12° Dimanche ordinaire : réconfort

Denis Cerba Homélie du frère Denis Cerba, o.p.

Le message que nous adresse ce matin saint Matthieu est foncièrement un message de réconfort, de réconfort au milieu de l’adversité, de réconfort spécifiquement devant l’adversité que peut susciter le message du Christ : « Rien de voilé qui ne sera révélé, rien de caché qui ne sera connu », ce qui veut dire : en définitive, le message du Christ sera annoncé et triomphera ! Donc : « Ne craignez rien ! Proclamez mon message au grand jour, proclamez-le sur les toits ! ».

Ce que dit saint Matthieu est évidemment à replacer dans son contexte et dans celui de la communauté à laquelle il s’adresse : une communauté judéo-chrétienne naissante, en butte à la résistance plus ou moins violente — et parfois assez violente effectivement, semble-t-il, selon les historiens — de tous ceux à qui le message du Christ a fait peur à son époque, notamment à cause de certaines innovations et avancées décisives dont il était porteur : par exemple l’accent mis sur l’amour et la miséricorde plutôt que sur l’observation des règlements et des rubriques (on se rappelle l’épisode de la femme adultère ou les attaques de Jésus contre l’hypocrisie des pharisiens), ou bien l’ouverture universaliste à tout homme de bonne volonté plutôt que le repli et l’enfermement sur un petit groupe d’élus, ouverture dont l’apôtre Paul sera le porte-parole le plus éloquent. Face à toutes ces résistances, le Christ nous appelle fondamentalement à voir plus loin que le bout de notre nez et à aller résolument de l’avant !

Évidemment, aujourd’hui, nous ne sommes plus exactement dans la situation de ceux auxquels s’adressaient saint Matthieu. Le monde a beaucoup changé, et à l’encontre des esprits chagrins qui aiment à se lamenter et nous répéter sans relâche que le monde va de plus en plus mal, le chrétien — c’est sa spécificité — sait percevoir au contraire le levain qui lève dans la pâte et la graine de moutarde qui germe : c’est-à-dire l’advenue progressive, en butte certes à bien des revers et des difficultés, mais à long terme irrésistible, du Royaume des Cieux sur cette terre. Oui ! Le message du Christ, par l’entremise de l’Esprit, travaille en profondeur et infatigablement notre monde, et l’oriente globalement vers toujours plus de fraternité entre tous les hommes, de liberté, d’égalité, de sens du service, du sens de Dieu, du sens de l’autre, bref de toutes ces dimensions absolument essentielles du message du Christ.

Le monde, donc, va de mieux en mieux — mais nous demeurons néanmoins confrontés, peu ou prou, sous d’autres formes, au même type de problème que la communauté matthéenne : comment comprendre quand même les difficultés, les résistances, les retards, les ratés…, de l’advenue du Royaume des Cieux parmi nous, difficultés qui n’auront échappé à aucun d’entre nous ? C’est en cela que le message de Matthieu, au-delà de son fond indépassable d’optimisme, de refus de la peur et de confiance en l’avenir, demeure d’une grande actualité, parce qu’il s’efforce aussi de confronter sérieusement l’éternel problème du mal : le problème de l’endurance du monde à résister à ce qu’il y a de plus percutant et de plus novateur dans le message du Christ.

C’est en effet ce problème qui fait le fond des déclarations de Matthieu sur l’âme et le corps, sur les moineaux et sur les cheveux de nos têtes, qui peuvent sembler décousues et un peu énigmatiques à première vue, mais qui témoignent en fait d’une réflexion suivie sur le problème du mal. « Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt Celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps » : c’est ce qu’on peut appeler la solution eschatologique à la question du mal, dans la lignée de ce qu’a dit Matthieu au début sur le triomphe ultime et définitif du message du Christ. Quelles que soient les résistances, et même les victoires apparentes, de tout ce qui et de tous ceux qui s’opposent à l’advenue du Royaume des Cieux, tout cela n’est que provisoire : à la fin de toutes façons, à la toute fin, c’est Dieu qui va gagner, assurer le triomphe du bien, mettre complètement et définitivement hors jeu les méchants, et les bons en paix et en sécurité. C’est vrai, c’est ce qu’on croit, mais c’est insuffisant, et même un peu insatisfaisant : parce que ça repousse à plus tard l’action de Dieu, l’accomplissement de sa volonté, ça les confine dans un ailleurs, dans un avenir qui n’est ni encore là ni commencé, dans un autre monde que celui dans lequel nous vivons, dans un paradis qui peut sembler bien hypothétique, voire illusoire. Or, je le répète, le Royaume des Cieux advient dans notre monde et il a déjà commencé d’advenir : le Christ est avec nous jusqu’à la fin du monde et il agit par l’entremise de l’Esprit, il travaille déjà le monde et il le rend petit à petit conforme à ce que Dieu veut et souhaite pour nous. « Que ton règne vienne ! », c’est ce que nous demandons tous les jours en disant le Notre Père : or ce n’est pas seulement une espérance d’avenir, c’est une réalité déjà commencée. D’où le correctif introduit par saint Matthieu sous une forme imagée : « Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. Quant à vous, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. » En dépit des apparences, Dieu est souverain non pas seulement dans l’avenir et à la fin, mais tout le temps et déjà maintenant, et jusqu’aux plus petites choses : en dépit des apparences, tout ce qui se passe déjà maintenant ressortit d’une façon ou d’une autre à la volonté de Dieu et à l’advenue de son Règne.

C’est évidemment une solution très ambiguë à la question du mal. En allant jusqu’à dire qu’absolument tout advient conformément à la volonté de Dieu, on retombe plutôt sur le problème initial, et même sous une forme exacerbée : comment croire que Dieu soit le souverain d’un monde qui, s’il n’est pas que maux et malheurs, en contient néanmoins une quantité aussi impressionnante que souvent désespérante ? Il faut avouer une part d’incompréhension de notre part, une forme d’incapacité à comprendre jusqu’au bout comment Dieu s’y prend pour réaliser l’advenue quotidienne de son Règne. C’est l’attitude de Job dans l’Ancien Testament : il faut confesser notre incapacité à sonder les profondeurs de la volonté et de l’action de Dieu, Dieu est un mystère, il sait des choses que nous ne savons pas, il fait des choses que nous ne comprenons pas, mais qui sont bonnes en définitive et au-delà des apparences. Il y a quelque chose de cela chez saint Matthieu, mais pas seulement : « Soyez donc sans crainte : vous valez bien plus qu’une multitude de moineaux ». Saint Matthieu ne se contente pas de nous appeler à la résignation, comme Job, en fait il nous appelle à bien plus et à tout autre chose : il nous appelle à l’absence de crainte, à la confiance, à l’espérance — à l’action en définitive. Nous ne sommes pas seulement ceux qui ne comprennent rien aux desseins de Dieu, nous sommes plutôt ceux qui en comprennent suffisamment pour imaginer sous la mouvance de l’Esprit un avenir meilleur, croire qu’il est possible et déjà en marche, et agir en conséquence. La foi ne se résigne pas : elle regarde au-delà du présent vers l’avenir, et au-delà du temporel vers l’éternel ; elle juge de l’ici et maintenant à partir de ce qu’elle sait devoir advenir ; elle anticipe la fin que Dieu veut et à partir d’elle elle dépasse les doutes, les douleurs et les tourments de l’histoire : à partir d’elle elle devient audacieuse dans le présent et pleine de confiance en l’avenir.

C’est dans cette foi que nous célébrons et recevons maintenant le sacrement du Corps et du Sang du Christ qui s’est donné à nous et est avec nous jusqu’à la fin du monde.