13° dimanche ordinaire : une faim de loup pour des agneaux

IMG_4927 Homélie du frère Franck Dubois, o.p.

Le Seigneur Jésus n’est pas à un paradoxe près et aujourd’hui il fait très fort, songez donc : une faim de loup, voilà qui est tout de même drôle pour des agneaux. Pourtant, c’est bien la qualité principale requise aux ouvriers envoyés comme des brebis voyageuses par le maître : avoir faim. Voilà qui devrait en rassurer plus d’un parmi nous, si pour suivre Jésus il faut aimer manger, tout cela devient très abordable. Il va falloir enchaîner les invitations à dîner. Eh oui, le premier devoir des envoyés est en effet de manger et de boire ce que l’on nous servira. J’en vois qui s’agitent dans la salle : « Ah ben, si c’est ça le plan, finalement n’y aurait-il pas encore un peu de place pour moi parmi les 72 ? » Pas de problème, suivez-moi !

Bien sûr, la nourriture seule ne fait pas la qualité d’un repas, il y a aussi la conversation, la rencontre autour de la table, la surface sociale, qui peut parfois être strictement proportionnelle à surface abdominale. Les envoyés doivent aussi faire cela : écouter ce qui se dira autour du repas. Jésus a d’ailleurs trouvé un stratagème génial pour s’assurer que ses disciples ne ratent pas leur mission : mangez, leur dit-il, car on ne parle pas la bouche pleine. Mangez, pour ne pas soûler vos hôtes avec votre message tout fait, votre Bonne Nouvelle en kit, qui risque de tomber à plat comme un mauvais soufflet. Mieux vaut que vous soûliez d’abord, avec modération, par le vin que l’on vous offrira.

Notez, il sera peut-être un peu aigre. Tout comme les paroles que l’on vous dira alors que vous mangerez une nourriture qui, dans le fond, ne vous plaira pas forcément. Jésus est clair : pas question de choisir ce que l’on reçoit, et tant pis si le contenu reçu est carrément enflammé, à la manière de cette sauce pili-pili tout droit venue du Congo et dont notre Prieur (et notre volontaire philippin Alford) ici raffolent. Prenez tout, même si ça arrache, sans manière, sans fausse modestie ni condescendance. A défaut de vous soûler, les mots entendus vous brûleront peut-être. On déversera sur vous rancoeurs et désillusions. Qui parmi nous n’en a jamais fait l’expérience ? Le Catho de service. On va lui servir notre ressentiment contre l’Eglise, ses prêtres défaillants, sa morale rigoureuse. Son Bon Dieu qui n’agit pas et laisse faire. Ou bien juste la révolte, ou le désespoir.

Heureux êtes vous, si ces mots coupent en vous la faim du ventre, et attisent celle du cœur. Soyez marqués parce que vous aurez entendu et vu. L’apôtre Dieu bien je porte dans mon corps les marques des souffrances du Christ. Le Christ souffrant, agonisant, en l’autre rencontre en vous le Christ glorieux : La vraie rencontre va jusque là, être touché devenir vulnérable, c’est ce qu’on appelle la compassion. Le cœur blessé de l’autre rencontrant le sacré cœur du Christ, dans votre cœur. Alors seulement vous pourrez passer à la suite.

Guérir. Car le médecin écoute d’abord et soigne ensuite, et parfois il lui faut beaucoup de patience pour comprendre ce qui se trame vraiment chez son patient. Ne passez pas de maison en maison. Prenez le temps. C’est peut-être tout ce que l’on a de plus précieux à offrir aujourd’hui. Nous chrétiens, offrir du temps à ceux que l’on rencontre. Les mots, les gestes, tout ce que vous aurez perçu, autour de la table, prenez le temps qu’ils descendent dans votre cœur affamé. Soyez rusés, et comprenez ce qu’ils recouvrent pudiquement comme blessure, ou osez regarder en face ce qu’ils dévoilent abruptement comme laideur. Avec le temps, avec l’oreille attentive, offrez aussi votre regard, limpide et doux, qui ne juge pas. Mais qui relève. Parce que l’autre verra dans vos yeux la lumière qu’il a perdue de vue depuis si longtemps.

Et alors, oui, vous guérirez. Sans vous dérober. Pas la peine de me dire : « mon Père vous n’y pensez pas, on ne joue pas avec ça, il faut être prudent ». Le commandement est implacable : Débrouillez-vous avec ça : « Guérissez ». Pas l’âme seulement. Pas le corps seulement. Ca ne veut rien dire. C’est du jargon. De grâce, arrêtons de disséquer l’homme et de le saucissonner en deux. Vous avez déjà vu une âme sans corps, un corps sans âme ? Bon… vous, guérir, tout. Parce que par vos pauvres mots, vos mains si faibles, votre peu de foi, le Seigneur fera connaître sa puissance à ses serviteurs. Christ, en vous, par vous rencontre un de ses frères. Laissez-le agir.

Alors seulement, enfin… parlez. Vous n’avez même pas à vous creuser la tête en inventant un long discours. Il est tard maintenant, tout le monde veut se coucher et digérer tranquillement la rencontre. Quelques mots suffisent, sur le pas de la porte. On sait bien que ce sont les plus importants. Ces mots échappés sur le seuil, comme si de rien n’était. Des mots qui doivent donner faim. Non plus à vous, mais à l’hôte que vous quittez. Des mots qui sonnent comme une invitation, à celui qui va venir juste après vous, entrant quand vous sortirez. Vous n’étiez que son messager après tout. L’essentiel vient après. Oui : tout cela, c’était au nom du Christ. L’écoute, le regard, la tendresse, la guérison. C’était Lui, pas moi. Moi je pars. Lui arrive. Et je remporte avec moi sur mes souliers un peu de cette terre, la celle de votre maison, où a eu lieu cette rencontre. Elle est sainte, désormais, cette terre. Sanctifiée par notre rencontre qui n’était que le prélude à une plus belle rencontre.

Manger, écouter, guérir, parler. Voilà votre feuille de route Votre programme pour cet été. Tant pis si vous prenez quelques kilos, offrez-les au Bon Dieu, il se débrouille avec.

Mais vous cet été offrez le plus libérateur des messages en allant de maison en maison : Arrière Satan, sors d’ici Diviseur. Esprit de peur, esprit de violence, quitte ce foyer. Car avec vous viendra le plus beau cadeau que vous puissiez offrir. Car il n’est pas de vous. Cet été, offrez la Paix. La Paix de Jésus-Christ.