14° dimanche ordinaire : les t’chiots sur un âne

Homélie du frère Thierry Hubert, o.p.

« Ce que tu as caché aux sages et aux savants, Père, tu l’as révélé aux tout-petits. »

Voilà, les sages et les savants balayés devant les tout-petits. Presque du dégagisme ! Voilà de quoi, pour un ordre religieux dont on se plait à dire qu’il est intellectuel, créer un certain embarras. Un frère de mon noviciat, qui travaillait beaucoup, disait régulièrement : « je suis rentré chez les dominicains, pas chez les ignorantins ».

On peut être gênés de ce procès à charge contre les savants et en même temps, avec Jésus, comme toujours, c’est çà et c’est pas çà. Il est des savants qui demeurent tout-petits et des tout-petits qui se prennent pour des grands.

Regardez d’ailleurs dès la naissance de jésus, la distinction s’opère. Vous aurez les mages, ces savants venus de loin en quête d’une étoile, en chemin vers Bethléem et qui s’apparentent aux tout-petits et les savants de Jérusalem, qui en connaissent davantage que les mages mais qui vont passer à côté de Jésus. Du haut de leur palais, Dieu est devenu un objet d’étude, sans prise sur leur vie, et ils ne voient plus le Ciel leur indiquer la route.

Plus tard, vous aurez Nicodème, un vieux savant qui cherche malhabilement mais véritablement à renaître, à redevenir enfant dans sa conversation, de nuit avec Jésus. Et, inversement, des habitants de Nazareth, instruits du seul fait que Jésus fut le fils du charpentier, qui lui chercheront querelles et se montreront incrédules.

Donc, pas d’étiquettes à partir des fonctions.

Le peu que l’on sait peut nous enorgueillir, nous gonfler d’enflure. Et l’inverse aussi est vrai.

Il faut donc creuser plus profond, plus intime. Nous connaissons tous de petits dont la foi est grande. La vie aurait pu les voir se noyer dans la mer de l’épreuve mais la remise quotidienne de leur vie à Jésus les fait marcher sur l’eau, traverser les bourrasques. Parce que la vie ne leur a pas donné grand chose ou leur a pris ce qu’il avait, ils se sont jetés dans les bras du bon Dieu. Ils croient en sa parole qu’ils laissent germer et fructifier, et se donnent sans compter. Ces petits-là, humblement, un peu au dessus de la terre, ils sont les signes de la puissance de relèvement de Jésus, autrement dit encore, de sa résurrection. Ce que le Père leur a révélé, c’est déjà que la communion entre Lui et son Fils, c’est à dire l’Esprit Saint se répand à toute vie humaine. « Personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. » Ce que le Père leur a révélé, c’est que chacune de nos vies, bancales, ne tiennent pas par elles-mêmes. Mais en les déposant devant Jésus, c’est un esprit de force et de consolation que nous recevons. « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. »

Dieu n’a pas cherché à satisfaire notre insatiable curiosité intellectuelle, frisant très vite l’indiscrétion. C’est le partage de notre vie, de notre histoire, de notre chair qu’il veut embrasser, étreindre.

Donc, se reposer en Dieu quand tout s’agite autour de soi. Abandonner le self-control, la maitrise de celui qui croit savoir pour laisser Dieu agir au cœur de notre repos. Comme les tout-petits, des petiots, des t’chiots-pépère, comme on dit ici.

Voici donc notre programme d’été : vivre, chaque jour, dans cette innocence qui n’est pas niaiserie facile, mais dans la volonté de tendre la main au bon Dieu et d’en saisir la sienne, d’oser le déséquilibre de la marche, de tomber puis de se relever, de retomber encore puis de se relever encore, de se laisser atteindre par ses paroles, de se laisser toucher le cœur endurci, la nuque trop raide, d’avaler la Parole, comme on boit une eau fraiche.

Je vous invite aussi à avoir un animal de compagnie. Quand on est t’chiots, c’est ben d’avoir un animal. Celui que je vous donne est celui de la 1ere lecture  : «Le Seigneur vient vers toi : il est juste et victorieux, humble et monté sur un âne, un âne tout jeune. »

Jésus nous donne de savoir à quelle hauteur nous situer : Être à hauteur d’âne. pas un cheval, un âne. C’est trop haut un cheval. Non, à hauteur d’âne. Cela paraît si simple. Mais il est toujours compliqué de devenir simple.

« je n’arrive pas à mettre en pratique la parole » entend-on souvent. Alors, essayez de penser un instant votre vie sans la parole de Dieu ? Que se passerait-il ? Ah non, c’est impossible ! Tout s’effondrerait. Preuve alors que nous sommes déjà, comme des t’chiots, montés sur un âne.