le Dimanche de Pâques

Homélie du frère Franck Dubois

Nous garderons longtemps ces images. Les pompiers pénétrant dans la vaste cathédrale, à la nuit tombée. Un toit effondré, des linges posés noircis par la suie, et tout au fond une croix brillante au-dessus de l’autel. Tombeau obscur, rehaussé de ce trait de lumière. Et personne à l’intérieur. La vie était dehors. Sur les quais de la Seine, dans les églises à l’entour dans des millions de foyers rivé à leur poste de télévision. Des prières, un effroi. « Non, ce n’est pas possible. » Une foule, accourt dehors, fébrile. Et personne ne comprend encore…

Fallait-il en arriver là. Pour que l’on se rende compte. Que malgré tout ce qu’on a dit, tout ce que l’on a supposé de la fin de l’Eglise, de la disparition de Dieu de notre société, des foules qui allaient à jamais tourner le dos au Christ et à son mystère. Fallait-il un brasier ardent au cœur de Paris, un gouffre fumant au milieu de la nuit pour comprendre. L’émotion soudain parcourait tout un peuple. Ce doigt pointé vers le ciel nous protégeait. Une flèche s’effondre, et tout un pays tremble, et même tout un continent qui ose à peine se murmurer la question terrible : « Dieu nous aurait-il abandonné ? » On se fiait donc encore à lui sans même le savoir ! Dieu était encore quelqu’un pour beaucoup, qui soudain, quelques minutes à peine, ont eu la ferme impression qu’il désertait pour de bon. Ca y est, il s’est envolé en un vacarme terrifiant de poutres qui s’effondrent. Parti du peu de place qu’on daignait encore lui faire. Rejeté trop longtemps, il nous rejetterait. Effrayant présage : Est-on allé trop loin ?

Cela faisait longtemps que beaucoup n’écoutaient plus ni les prêtres ni les hommes de ce qu’on appelle avec dédain « l’institution ». Un discrédit facile et funeste, qui s’explique bien sûr par le péché immonde qui la salit. « L’Eglise n’est plus crédible, passons à autre chose. » Certes mais Jésus nous a prévenu un jour, lorsqu’il approchait du mont des Oliviers. Une foule joyeuse l’acclamait, les pharisiens voulaient les faire taire. Et Jésus prit la parole en disant : « si eux se taisent, les pierres crieront ». Les pierres ont crié, frères et sœurs, les pierres ont crié.

Nous serions bien aveugles si nous jugions l’incendie de Notre-Dame comme un fait divers sans importance. Ses causes sont certes toutes humaines, accidentelles. Et cependant, les chrétiens ont pour devoir de lire les signes des temps. Et quel signe que cette croix incandescente formée par les transepts en feu dans le ciel de France. Et quel signe que ce peuple dehors qui pleure et qui prie. Et quel signe que ce frisson de peur qui s’ajoute à l’angoisse qui partout nous enserre. Oui, il y en a un qui s’agite et qui détruit tout sur son passage, il applaudit en voyant s’effondrer l’édifice de pierre, et il voudrait tellement que cette chute entraîne celle du corps de chair. Il sent la panique gagner. Il sent la dissension qui monte, les accusations, les conspirations, la peur. Satan attise la division en France, en Europe et dans l’Eglise même. Il se frotte les mains, malicieux comme les gargouilles qui veillent là-haut sur les tours.

Alors, de grâce n’écoutons pas la voix de celui qui se trouve chez lui dans les flammes. Parce que le buisson ardent de la forêt de Notre-Dame en feu nous parle ce matin de tout autre chose. Les pompiers qui se penchent et pénètrent courageusement dans l’antre sacrée, marquée par des siècles d’histoire sainte font surgir du passé les fières figurent qui bâtirent ce pays. Saint Louis sous le chêne, Sainte Jeanne d’Arc, et les autres. La foi pure qui engendra la justice, la fraternité et la liberté. La foi forte qui inspira tant de Résistants, de grands serviteurs de l’Etat, et du bien commun ici et par-delà nos frontières. Et la France étonnée se surprend à être soulagée à l’étrange nouvelle : « On a sauvé la couronne d’épine, et la tunique de saint Louis ! » Ah bon ? Ces précieuses reliques veillaient donc sur nous ? On les avait oubliées. Quelle histoire ! La couronne : La Passion de Notre Seigneur. La tunique : l’histoire sainte de notre pays. Toutes deux, sauvées du désastre. Maintenant que tous connaissent le contenu du trésor oublié, la question est : qu’allons-nous en faire ?

Si les flammes ont fait resurgir la foi cachée au creux de bien des cœurs, un espoir tapi dans bien des consciences, un sentiment diffus, et pas encore éteint, que Dieu nous protège. Si les pierres calcinées sur les bords de la Seine nous crient que cette foi n’est pas seulement affaire de mots et d’idées, mais aussi de lieux, de personnes et d’institutions. Si soudain nous nous réveillons, attachés à des pierres, parce qu’elles incarnent l’histoire sainte d’un peuple, d’un continent, parce qu’elles marquent le passage concret, charnel, de Dieu dans notre histoire, et si ces pierres nous conduisent à des hommes et des femmes, certes pêcheurs, certes fragiles, mais qui ne se sont pas tous effondrés et qui pour beaucoup tiennent bon eux aussi dans leur charge, dans leur ministère et leur consécration au service de l’Eglise pour l’amour du Christ et de tous les hommes, alors non, rien n’est perdu. La gloire cachée peut venir à la lumière. Ce feu qui couvait sous la cendre peut enfin rejaillir. La foi n’est pas morte. Dieu compte encore pour des millions de gens qui n’en connaissaient plus le Saint Nom.

Les soldats du feu ont découvert la porte. La voie d’accès à Dieu de ce XXIe siècle à peine commençant. Et je crois qu’elle ne sera ne sera ni les « valeurs » ni la morale, ni même la justice, toutes choses bien estimables par ailleurs. Non. C’est la beauté de la croix d’or sur fond noir, c’est les pierres de dentelles sur le fond de ciel bleu. C’est le sentiment d’une présence protectrice qui nous dépasse. C’est cela qui a réuni les foules. Ce lundi Saint à Notre-Dame s’est ouvert le chemin qui conduira à Dieu en ce siècle. Il se nomme beauté. Il se nomme mystique. Ce siècle, frère et sœur, réclame Dieu, avec ardeur. Et il se consumera tout à fait si on ne lui apporte Jésus-Christ.

Une brèche est ouverte et de là où s’élevait la flèche, à la croisée des transepts, on contemple désormais le ciel. Un travail immense s’ouvre à nous. Remettre le Nom de Dieu au milieu de la Cité. Avec sa grâce, avec sa miséricorde, avec sa tendresse et sa force, avec sa justice et sa loi. Proclamer le Saint Nom de Jésus. « Quiconque croit en lui reçoit par son nom le pardon de ses péchés ».

Qui sait si, sans le savoir, jusqu’au président était doublement prophète. Lundi soir, d’abord, lorsqu’ému comme nous tous il nous annonçait : « cette cathédrale, nous la rebâtirons, tous ensemble ». Puis mardi lorsqu’il rappelait que les Français sont des bâtisseurs. Mais nous le savons, « La pierre qu’avaient rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle : c’est là l’œuvre du Seigneur, la merveille devant nos yeux. »