16° Dimanche Ordinaire : Marthe et Marie

Fr-Dominique-Motte Homélie du frère Dominique Motte

N’est- ce pas insuffisant, sinon dérisoire d’en rester ce matin aux leçons d’un léger conflit domestique, entre ces deux sœurs, un conflit, qui plus est, ressassé depuis deux mille ans au seul bénéfice de l’une d’entre elles – Marie, la toute aimante, aux pieds de son maître –   …. alors que le massacre à Nice de ce 14 Juillet nous laboure le cœur et voudrait nous entrainer, comme citoyens, vers une radicalisation toujours simpliste, celle des « ya qu’à », « ya qu’à », ya qu’à », et comme croyants, vers la mise en doute des affirmations évangéliques – notre Dieu est vainqueur du mal – et des attitudes évangéliques – en ce chaos demeurer ses témoins ?

Permettez-moi, juste pour tenter d’y chercher un peu de lumière, deux évocations, l’une empruntée aux apparences du drame lui-même, l’autre jaillie du côté des deux sœurs qui ensemble auraient un peu de baume à nous verser sur le coeur.

A Nice, tous les commentaires disent leur stupéfaction devant ce renversement pervers et voulu, opéré en des réalités quotidiennes faites tout simplement pour la paix, et subitement arrachées à leur destination première : quoi de plus familier qu’un camion ? par définition, « utilitaire » et fait pour servi r, soit ici tout près, soit là-bas très loin. Qui est plus côté dans l’opinion publique qu’un chauffeur de poids lourd, sorte de héro moderne lié au mythe de la route ? Quoi de plus touchant qu’une foule-en-fête, enfin à la fête, n’est-elle pas, aussi par définition, innocente, exposée, sans défense ? Et enfin, une promenade ! Certes à Nice, prestigieuse sinon princière, mais ouverte à tous, riches et pauvres, français ou étrangers ? Eh bien ! n’est-ce pas à partir de ces réalités humaines les plus simples, les plus quotidiennes, disponibles en nos mains par milliers et par millions, que nous devons agir et réagir, trouver et affirmer les lieux de la riposte, les défendre, se défendre, becs et ongles ! et vouloir vivre ! Faire appel à tout ce qui s’appelle le sourire d’un enfant, un chemin qui s’ouvre sous nos pas, une voiture à notre usage, un bord de mer ensoleillé, un centre-ville, un livre pour les vacances, un amour à laisser naître ou à faire grandir, tout ce qui permet de passer de la nuit à davantage de lumière, c’est en ce sens que fonctionne surtout le temps, nous dit la Bible « il y eut un soir, il y eut un matin » et donc passer de la jungle au jardin, de la sauvagerie à la table dressée pour le festin, de la tension quotidienne, pourquoi pas … entre deux sœurs, jusqu’à leur réconciliation, et retrouvons Marthe et et Marie, elles reçoivent chez elles !

A condition de réhabiliter quelque peu Marthe, même aux yeux de Jésus. Certes la Tradition n’a pas été tendre pour elle. voulant surtout par là grandir l’éclat de la vie contemplative. Mais il se trouve un Maitre Eckhart pour avoir pensé, m’a-t-on dit – qu’elle dépassait sa soeur en maturité chrétienne, peut-être pour avoir perçu dcjà que le comble de l’accueil fait à la Parole, consistait dans le service, l’amour du service, le service de l’amour !

Mais ici je me contente de mettre bout à bout quelques données de l’Ecriture plutôt en faveur de Marthe, même s’il importe beaucoup de retenir qu’elle a mérité ce reproche de Jésus : pas trop de tralala pour le repas, et bravo à sa sœur qui ici, en ce moment, préfère s’occuper à écouter l’hôte introduit en la maison. Pourtant, en faveur de Marthe, quatre données font le poids :

  • Sans employer le terme de « draguer », c’est bien elle qui le ramène à la maison.
  • « la meilleure » part choisie par Marie ? Unanimement aujourd’hui le mot est considéré comme mal traduit : il s’agit de la « bonne part », d’une bonne part»

ce mot de « bon » est lourd de sens, mais il ne s’agit pas de meilleure part.

  • Il ne s’agit pas non plus d’inciter à la vie contemplative, Jésus recommande « d’écouter » non de regarder, et l’on peut écouter en épluchant les légumes, en maniant l’aspirateur ou aujourd’hui en conduisant sa voiture, que l’on soit par ailleurs homme ou femme ! Car la joie de Jésus est aussi dans l’initiation de deux femmes aux choses de l’Esprit qui jusque-là demeuraient en cette culture juive, le monopole exclusif … des hommes !
  • Et enfin et surtout, si les Marthe et Marie selon Saint Jean sont bien les mêmes que les nôtres, ici, selon Saint Luc, quel travail fait en profondeur, si on les écoute parler, l’une et l’autre successivement, quand elles accueillent Jésus venu cette fois pour pleurer avec elles la mort de leur frère Lazare : ce sont exactement en les mêmes termes qu’elles saluent Jésus à son arrivée : « Si tu avais été ici je sais que mon frère ne serait pas mort. » Quelle convergence en profondeur, quelle convergence acquise, quel travail de conciliation et de réconci liation, surtout si on prête attention à cette toute petite phrase, presque une parenthèse susurrée par Marthe à l’oreille de Marie : « elle s’en alla appeler sa sœur et lui dit tout bas : « le Maître est là, il t’appelle ! » Formidable aveu : elle reconnait la spécificité de sa soeur, elles ne sont pas fusionnelles, elle a abandonné la pointe de ja lousie face à Marie jadis aux pieds de Jésus, elle se met littéralement au service d’une relation privilégiée entre Jésus et Marie – mais toutes nos relations avec Jésus, aujourd’hui comme hier sont privilégiées – « Le Maître est là, il t’appelle » !

L’imbrication entre service et écoute, entre écoute et service  ! si nous avions là, les deux attitudes fondamentales qui nous sont recommandées, et qui nous sont promises, face à cette actualité qui nous obsède et que nous pouvons encore pressentir hélas comme lourde de menaces ;   même si à long terme nous pouvons penser que cet extrémisme creuse aussi sa propre tombe, même si nous pouvons aussi espérer que l’Islam arrive à se désolidariser totalement des quelques paroles et appels au meurtre qui fournissent aux anges de la mort une effroyable justification.

Ecouter et servir, servir et écouter, nous disent main dans la main Marthe et Marie. Ne désespérons pas, ni comme citoyens ni comme croyants – y compris aux pieds de Jésus –, ne désespérons pas de chercher à comprendre ce qui se passe. Et persistons à faire nôtre … la rue, ouvrant si c’est possible notre porte, à l’étranger.