17ème Dimanche du Temps Ordinaire — Année C

Denis Cerba

Homélie du frère Denis Cerba, op.

Le message de saint Luc (Lc 11, 1-13) ce matin est clair, au moins dans ses grandes lignes et son orientation principale : il faut prier ! Il faut prier beaucoup, souvent et avec persévérance — à l’exemple en fait de Jésus lui-même, qu’on voit souvent prier dans les évangiles, et encore ici au début du passage : « Il arriva que Jésus, en un certain lieu, était en prière. Quand il eut terminé, etc. ». Jésus prie tellement souvent que les disciples n’arrivent même pas à se rappeler où c’était à cette occasion précise : « en un certain lieu… ».

Si saint Luc exhorte à la prière — et plutôt avec une certaine véhémence : « Frappez, on vous ouvrira ! » —, c’est sans doute qu’il sait que ça ne va pas tout à fait de soi pour ses lecteurs. Ses premiers lecteurs étaient des chrétiens venus du paganisme, et effectivement les païens n’avaient guère l’habitude de prier. En tout cas, au-delà de la prière liturgique très ritualisée, et assurée par des prêtres, ils n’avaient guère l’habitude de la prière personnelle, de ce qu’on appelle l’oraison : quand on s’adresse directement, personnellement, à Dieu comme à une personne, dans le « secret » de son cœur, comme dit saint Matthieu, et qu’on dialogue avec lui à propos de choses importantes, comme Abraham avec Dieu dans la première lecture à propos de châtiment, de pardon et de miséricorde. Dans le judaïsme, ce type de prière était centrale — en témoignent la Bible, les Psaumes avant tout, et l’attitude même de Jésus — et nous en avons hérité. Mais saint Luc sait que pour ses premiers lecteurs chrétiens — et sans doute pour nous encore aujourd’hui — cette pratique ne va pas de soi, et que la liste est longue des prétextes qu’on invoque pour s’en dispenser. Je vais en prendre juste quelques-uns — pas pour vous culpabiliser, mais juste comme amorce de réflexion…

Je laisse de côté l’argument de la paresse : « Je n’ai pas le temps de prier tous les jours ». Ça tombe bien : c’est l’été, c’est les vacances, on a le temps !

Je laisserai aussi tomber l’argument de l’inefficacité : « Je demande, mais ça ne marche pas ! ». Dieu ne m’accorde pas ce que je lui demande, même si parfois je persévère à le lui demander — je pense que c’est une expérience que nous sommes plus d’un à avoir faite. C’est une question importante, mais j’y reviendrai un peu plus loin.

Autre argument, plus puissant, et même très théologique : « Ça ne sert à rien de prier, puisque Dieu sait mieux que nous ce qui est le meilleur pour nous ! ». Alors oui ! c’est vrai que Dieu sait mieux que chacun d’entre nous ce qui est le meilleur pour lui : il nous le prouve même tous les jours en nous donnant tous les jours une quantité de choses qu’on ne songe même pas à lui demander. Par exemple, il a donné la vie à chacun d’entre nous sans qu’aucun d’entre nous ne le lui ait évidemment demandé ! — et la liste serait longue de tous les dons quotidiens de Dieu subséquents à celui-là. Dieu est très généreux, c’est dans sa nature, il fait lever le soleil tous les matins sur tout le monde, sur les bons comme sur les méchants, comme dit saint Matthieu. Mais il se trouve que ça n’est pas pour autant la façon dont Dieu préfère nous donner les choses, en fait. Il préfère nous les donner dans des conditions telles que nous puissions les utiliser au mieux, et pas seulement comme toutes sortes de jouets qu’on donnerait à un enfant gâté et qui en ferait n’importe quoi. Dans une relation mature, dans une relation d’adulte avec Dieu, qui est ce qu’on recherche et dont on s’approche un peu plus tous les jours, Dieu préfère ne nous donner que ce qu’on lui a explicitement demandé. Pourquoi ? Parce que ça montre qu’on est vraiment conscient de ce que ça vaut, de comment on s’en sert et de comment on pourra l’utiliser au mieux : l’utiliser pour rendre le monde meilleur, pour serendre meilleur, pour rendre les autres meilleurs, pour aider les autres, pour aimer son prochain et aimer Dieu comme un Père généreux, etc ., etc. C’est une première utilité de la prière, et non des moindres : à la fois nous forcer et nous aider à nous responsabiliser face aux dons de Dieu.

Autre argument qu’on peut utiliser pour se dédouaner de la prière : « J’aimerais bien prier, mais je ne sais pas comment faire ! ». Là, on est en excellente compagnie, puisque c’est précisément ce qui tourmente les propres disciples de Jésus : « Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean le Baptiste, lui aussi, l’a appris à ses disciples ». Évidemment, quand on dispose de la réponse de Jésus lui-même à cette question directe, on ne saurait mieux faire que de la réentendre : « Hé bien ! quand vous priez, dites : Père, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne. Donne-nous le pain dont nous avons besoin pour chaque jour. Pardonne-nous nos péchés, car nous-mêmes, nous pardonnons aussi à tous ceux qui ont des torts envers nous. Et ne nous laisse pas entrer en tentation. »

C’est simple et clair comme l’Évangile.

Mais en fait je suis enclin à penser que quand on dit qu’on ne sait pas prier, c’est un peu autre chose qu’on a derrière la tête. On a derrière la tête l’idée — ou le simple pressentiment — que quand on demande quelque chose à Dieu, on doit se préparer à affronter l’éventualité un peu désagréable que Dieu n’ait de bonnes raisons de nous refuser ce qu’on lui demande. Je pense que c’est un peu le cœur du problème : apprendre à prier, c’est au fond apprendre à affronter Dieu, comme jadis dans le récit de la GenèseJacob a affronté Dieu et en est demeuré blessé, mais aussi grandi ! C’est ce que nous dit aujourd’hui la première lecture, sous une forme imagée : comme le dialogue d’Abraham avec Dieu, la prière est au fond une sorte de négociation avec Dieu. Une négociation difficile, où on a intérêt à avoir de bons arguments, où de toutes façons c’est Dieu qui a le dernier mot — mais où aussi il ne faut pas oublier que Dieu est tout prêt à nous écouter, comme il a finalement écouté Abraham ! Dans cette perspective, je pense qu’apprendre à prier, c’est accepter de s’engager dans l’aventure de convaincre Dieu qu’on a raison de lui demander ce qu’on lui demande. C’est quelque chose d’exigeant, où on peut perdre des plumes car on peut être amené à devoir faire l’expérience difficile du renoncement, mais chacun comprend bien, je pense, que c’est une véritable façon de grandir dans notre relation à Dieu et aussi dans notre relation à nous-mêmes.

Je pense donc que maintenant, on peut mieux comprendre dans son ensemble le message que saint Luc nous adresse sur la prière. Son intention de fond, je l’ai rappelé au début, c’est avant tout de nous exhorter à prier : « Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. » Dieu est un père pour nous, il n’y a pas de risque qu’il nous donne un serpent quand on lui demande un poisson, ou un scorpion quand on lui demande un œuf ! Mais pour autant, demander n’importe quand, comme l’ami qui frappe à la porte au milieu de la nuit, ce n’est pas demander n’importe quoi, et demander avec persévérance, ce n’est pas non plus demander n’importe quoi. Sur cette question du quoi demander, on peut, je crois, pour finir, se pencher sur le dernier verset de notre évangile : « Si donc vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! ». Ce que Dieu est le plus disposé à nous donner, et ce qu’il préfère que nous lui demandions, c’est l’Esprit Saint : ça ne nous étonnera pas, puisque l’Esprit Saint est à la fois ce que Dieu peut nous donner de mieux et ce qu’il préfère nous donner, parce que l’Esprit Saint nous rend libre, nous responsabilise et nous rend autonome devant Dieu — ce qui est ce que Dieu préfère. Ça ne veut pas dire pour autant, je pense, que Dieu ne serait prêt à ne nous donner que des biens dits « spirituels », par opposition aux biens de ce monde, aux biens matériels. Le Notre Père est suffisamment clair, il nous enseigne bien à demander à Dieu aussi « le pain dont nous avons besoin pour chaque jour » : un enfant peut demander à son père ce qui lui manque, un pauvre a le droit de demander le minimum vital, à Dieu, aux autres, à la société. Seulement Dieu veut que nous trouvions le juste milieu : des biens matériels qu’on ne fait que consommer sans les mettre au service de quelque chose de beaucoup plus grand, l’amour de Dieu et des autres, ou inversement une spiritualité désincarnée qui ne se préoccupe pas de se mettre concrètement au service de Dieu et des autres — ce sont là deux extrêmes que Dieu réprouve avec une égale ardeur.

Donc, en célébrant maintenant ensemble le sacrement de l’Eucharistie, nous prierons tout spécialement Dieu de nous faire la grâce de nous apprendre à prier comme il faut, à l’exemple de son Fils et dans l’attente du don toujours renouvelé de l’Esprit Saint.