19° dimanche Ordinaire : Entre vigilance et attentisme

Denis Cerba Homélie du frère Denis Cerba

Le Christ aujourd’hui nous enseigne sur le thème : comment rester vigilant en son absence ? Je pense qu’il y a deux grandes directions, deux grandes indications, dans ce qu’il nous dit.

La première, c’est de ne pas confondre vigilance et attentisme. L’attentisme attend, la vigilance agit. Le vigilant que le Christ espère retrouver à son retour, ce n’est pas le paresseux qui se contente d’attendre — voire qui en profite pour se laisser aller : celui qui se dit que « le maître tarde à venir » et qui se met à « frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer »… Non : le modèle que le Christ a en tête, c’est plutôt celui de l’intendant fidèle et avisé, et surtout de celui qu’il « trouvera occupé » à son retour : occupé à « donner à chacun sa ration de blé », occupé à servir — occupé à faire exactement ce que le Christ ferait s’il était là ! La fidélité au Christ se trouve dans l’autonomie, la liberté, la prise d’initiative, parce qu’au fond le Christ, quand il reviendra, n’a aucune envie de retrouver de simples serviteurs, mais plutôt des égaux, des frères, des amis. Ceux qu’il trouvera vigilants à son retour (c’est-à-dire ceux qu’il trouvera la lampe allumée et la ceinture aux reins, occupés à travailler et à servir), à son tour « il se ceindra, les fera mettre à table et, passant de l’un à l’autre, il les servira » : c’est une façon simple mais frappante de dire que le Christ ne reviendra pas chercher de simples serviteurs, mais des gens qu’il pourra définitivement introduire au rang d’amis dans le service mutuel, et pour une œuvre profondément commune.

La deuxième grande indication que le Christ nous donne, c’est sa parole conclusive : « À qui on aura donné beaucoup, on demandera beaucoup ». C’est la réponse de Jésus à la question de Pierre : « Ce que tu dis, est-ce que tu le dis spécialement pour nous, ou plutôt pour tout le monde ? ». « Pour nous », pour Pierre, cela signifie : pour le petit nombre de tes disciples, pour tes apôtres ? On peut comprendre aujourd’hui que le Christ interpelle tout spécialement les autorités dans l’Église : les prêtres, les évêques, etc. Vous êtes les serviteurs qui connaissent — en principe — la volonté du maître, hé bien ! vous êtes aussi ceux à qui le Christ demandera le plus de comptes en matière d’être son égal… C’est très vrai, et jamais à oublier, mais je pense qu’on peut aussi dire que le Christ interpelle, plus généralement, tous ceux qui se réclament de lui, tous les chrétiens, par rapport à tous les autres. Cela nous plonge évidemment dans la question brûlante, très actuelle, de notre relation à tous ceux qui ne partagent pas notre foi, qu’ils soient athées, musulmans, ou autres… C’est une question on ne peut plus actuelle : le pape François a dû prendre soin de préciser récemment que s’il est une guerre dans le monde, ce n’est pas une guerre de religions — preuve s’il en est de la tentation présente de penser notre relation aux autres sur le mode de la guerre. Or le Christ nous dit, à nous chrétiens : « À qui l’on a beaucoup donné, on demandera beaucoup ». À qui j’ai donné plus, je demanderai plus : à qui je me suis ouvert et donné à connaître, je demanderai des comptes sur ce qu’il a fait de la façon dont je me suis ouvert à lui et donné à connaître. Or le Christ ne s’est pas donné à connaître sous le mode de la guerre, de la défense d’un pré carré, ou autres choses du même genre — mais plutôt sous des espèces exactement contraires : sous les espèces du serviteur, qui apprend à l’autre à servir à son tour, pour déboucher finalement sur quelque chose de plus grand que tout cela, et qu’on peut difficilement nommer autrement que comme « service mutuel », « fraternité », « intimité avec Dieu »…

Je ne pense pas que cet idéal soit hors de notre portée : au contraire, même et surtout dans les circonstances très difficiles que traverse en particulier notre pays, ce sont plutôt des signaux d’espoir particulièrement forts qui doivent retenir notre attention et nous focaliser. Je pense tout particulièrement à cette communion récemment exprimée et expérimentée entre fidèles chrétiens et musulmans autour de ces valeurs de la République, aimées du Christ, que sont la liberté, l’égalité et la fraternité.

C’est à partir de ce message du Christ que nous pouvons maintenant célébrer l’Eucharistie : communier à la vie même du Christ livré pour nous afin que nous puissions en vivre à notre tour.