1er dimanche de Carême : « Fracas du cœur, fracas du monde »

Prédication du frère Jean-Michel Potin, op

Tu es mon Fils aimé.

Tu es ma joie.

Frères et Sœurs,

Les deux phrases que je viens de vous lire viennent immédiatement avant l’Évangile de ce jour et je ne comprends celui-ci que comme la conséquence réelle de cette déclaration de Dieu le Père à son Fils

Tu es ma joie.

Imaginez, Frères et Sœurs, l’état d’esprit de Jésus de Nazareth suite à cette déclaration d’amour publique. Imaginez l’état de son cœur, l’état de sa tête. Pour cela, rappelez-vous le moment où vous avez compris, vous aussi, que vous étiez l’enfant bien aimé du Père. Rappelez-vous le jour où le ciel s’est ouvert aussi pour vous. Rappelez-vous que vous avez, ce jour-là, changé de monde. Plus rien ne sera comme avant. Le moment était arrivé. Les temps étaient accomplis.

Saint Marc dans la concision de son récit nous donne une multitude d’informations, il y est question de désert, d’un adversaire, des bêtes sauvages et d’anges serviteurs. Un monde à la Jérôme Bosch ou à la Salvador Dali qui représente bien le fracas dans la tête et dans le cœur de Jésus : il faut le désert pour digérer la nouvelle car il faut bien la digérer la nouvelle que l’on est la joie de Dieu, ensuite l’adversaire, le Satan, pour douter car il faut bien douter de ce qui est inconcevable et enfin les bêtes sauvages et les anges dans l’alternance des rencontres et des états d’âme. C’est le fracas du cœur.

Puis vient l’arrestation de Jean. C’est l’arrestation du cousin, l’arrestation du baptiste mais c’est surtout l’arrestation de la voix. On a coupé le micro, on a voulu que la voix se taise. C’est le retour au réel du monde pour Jésus. C’est le fracas du monde qui rattrape le fracas du cœur. Et curieusement le désert apparaît alors presque un havre de paix. Qu’est-ce que le danger des bêtes sauvages ou les tentations de l’adversaire face à l’arrestation de celui qui parlait ?

Alors que la déclaration d’amour de son Père avait poussé Jésus au désert, la nouvelle de l’arrestation de Jean le pousse vers son peuple. Pourquoi ? Pourquoi quitter le désert et la contemplation, même si elle est agrémentée, si j’ose dire, d’angoisses sauvages, d’insomnies tentatrices, c’est le prix à payer pour contempler. Alors pourquoi quitter cela ?

Quand on me demande ce qu’est un dominicain, ce qui caractérise la dominicanité, devant les multiples facettes de l’Ordre qui peuvent faire penser qu’il n’y a pas d’unité, tant nous sommes divers et parfois même contradictoires, je suis frappé de voir que le dominicain est, à la fois, contemplatif et missionnaire. Le dominicain est au désert dans le fracas de son cœur car il sait qu’il est aimé et cela lui suffit mais il est tout le temps rattrapé par le fracas du monde, par le fait qu’on a coupé le micro et qu’il faut bien que quelqu’un parle.

On assimile souvent le carême au désert, je crois qu’il faut lire l’évangile jusqu’au bout, nous sommes au désert par amour de Dieu mais nous en sortons par l’amour pour le peuple de Dieu parce que nous ne pouvons pas faire autrement.

Alors, frères et sœurs, je vous souhaite un vrai carême, rempli de contemplation et d’anges qui vous servent même s’il y a quelques bêtes sauvages aux alentours. Je vous souhaite le fracas du cœur mais je vous souhaite aussi d’entendre le fracas du monde. Les temps sont accomplis, cela veut dire qu’ils sont complets. Il n’est plus question de transformer le monde, il est question de le sauver.