2° Dimanche ordinaire : trépigner, courir, partir après un Dieu qui voyage

Homélie du frère Franck Dubois, op

J’en vois parmi vous qui ne tiennent pas en place. Qui ont la bougeotte, qui trouvent que déjà trente minutes de messe c’est un peu long. Peut-être qu’ici il y en a qui s’ennuient au bout de cinq minutes en cours, ou qui rêvent d’aller courir dans les champs alors que la réunion hebdomadaire avec leur chef où on va encore parler des mêmes sujets sans intérêt et sans prendre aucune décision, vient à peine de commencer. Et je ne parle pas des accros du zapping, du portable, qui, dit-on sont incapable de se concentrer… Moi-même hier soir, entre deux messages sur Facebook avec des volontaires du bout du monde (question de décalage horaire), je me suis surpris à lire un article fort bien écrit sur les dangers de pratiquer les réseaux sociaux jusque tard dans la nuit… rien ne va plus, que voulez-vous.

Bonne nouvelle pour tous ceux-là : nous sommes les préférés du Bon Dieu. Jugez plutôt Samuel ne tient pas en place, même la nuit et se lève trois fois et va déranger le pauvre prêtre Eli, puis retourne se coucher. Les disciples vont suivre Jésus toute la journée puis retournent prévenir les leurs. Et Jésus lui-même ne demeure pas ailleurs que sur les route. Engagez-vous, vous verrez du pays !

Ah bon, mais qu’y a-t-il à voir en chemin ? Pas un mot dans l’Évangile. Parce que, Dieu merci, André n’a pas imposé à son frères un diaporama sur ses 24h avec Jésus. On sait bien d’ailleurs qu’un vrai grand voyage ne se résume pas en mots ni en photos, souvent on ne peut rien en dire à celui qui n’est pas parti. Rien d’autre à faire que de lui dire : pour voir, pars à ton tour !

Notez cependant : Samuel revient à la place habituelle, et André aussi revient chez lui pour prévenir Simon-Pierre. Aller-retour. On pourrait se dire : à quoi bon, tout ça pour revenir au point de départ. C’est oublier un détail. Samuel n’est pas revenu pareil, pas plus qu’André. Le détour valait le coup. O bien sûr ils sont revenus d’où ils étaient partis, mais eux ne sont plus les mêmes. Et le lieu le plus familier se transforme sous nos yeux. Et il faut parfois faire un long détour pour retrouver son lieu de départ sous un autre jour. Se laver les yeux en voyant du pays, se délier les pieds pour s’asseoir à nouveau.

Vous savez quoi ? Dieu aime les voyages, et ça, ça m’arrange plutôt. Mais alors pourquoi se plaît il à donner à Simon le nom de Pierre. Une pierre, ça ne bouge pas beaucoup. Et pourtant Dieu sait si Pierre en suivant Jésus n’a jamais autant bougé que depuis qu’il reçoit ce nouveau nom. C’est peut-être que le vrai mouvement n’est pas là où on croit. Après tout, Pierre a trouvé le Messie. Il peut s’y enraciner, s’y fonder. Il aura bon tombé, trébucher, il tiendra bon. Alors oui, il peut bouger, courir, suivre Jésus partout. En réalité il ne bouge plus. Il sait où il demeure : sur la route. Il est posé, dans le mouvement. Qu’importe alors les gestes extérieurs ? D’autres, au contraire, tâcheront bien de s’arrêter, méditer, fermer les yeux et ouvrir leurs chakras, rien ne sert de cela s’ils n’ont pas trouvé le roc sur lequel se reposer. Un temps, peut-être ils ne bougent plus, immobiles, comme pour un jeu dans la cour de récré, mais à l’intérieur, quel vacarme, quelle course. Pierre qui court est plus stable que tel autre immobile.

Et cela est très heureux. Bien sûr il y a des moines, des contemplatifs, mais pas certain qu’ils courent moins que les autres. Et pourtant, quelle stabilité intérieure. Mais plus proche de nous encore : combien de papas et de mamans ici présents ont sans le vouloir imité Samuel la nuit se levant deux trois fois et même plus au cri de leur enfant. Et d’autres n’ont-ils pas soigné un parent malade, ou ne sont-ils pas partis sans prévenir rejoindre à l’autre bout de la ville ou du monde un être cher et qui avait besoin d’eux. Combien de nuit sans dormir, de courses haletantes pour arriver à temps, pour être là enfin où l’on nous appelait.

Arrêtons de culpabiliser et de nous lamenter sur un monde qui court, à 80km/h sur les routes de campagne. Jésus nous doublerait tous sur le chemin, et même les plus rapide, et depuis bien longtemps il est là devant nous. Nous sommes trop lents pour lui, parce que l’amour le presse, toujours. Eh oui, qu’importe au départ si c’est l’amour de Dieu, celui de l’aventure ou l’amour d’un homme, d’une femme, ou que sais-je encore. Qui sait ce qui motivait au départ la décision d’André, de Pierre, de Samuel ? Il y a des fuites qui finissent en libérations, il y a des coups de folie qui s’achèvent en coup de foudre.

J’en vois qui trépigne. C’est injuste, pensent-ils, ce que dit ce petit jeune. Lui il court encore, et il voyage, et moi. Je suis trop fatigué, je ne cours plus depuis longtemps. Peut-être ce n’est plus pour vous le temps de la course, mais qu’importe. Il y en a un qui voyage sans bouger. Jean-Baptiste ne bouge pas, mais son regard épouse les mouvements du Christ, l’agneau qui bondit joyeusement en tous sens. Et il invite d’autres à bouger. Ce n’est plus son heure. Il faut aussi des Jean-Baptiste, immobile au milieu de la course, peut-être simplement comme des points fixes qui font mesurer à d’autres le chemin parcouru.

Alors qu’importe finalement le mouvement extérieur. Nous sommes tous temples de l’Esprit, abritant à l’intime un Dieu vagabond qui des enfers où il descend jusqu’aux Cieux où il remonte n’a de cesse de nous entraîner en sa course. A tous, jeunes ou vieux il nous redis maintenant : Pars.