3° dimanche de Carême : Et l’eau se souvient…

Homélie du frère Thierry Hubert

« Donne-moi à boire. » dit Jésus à la samaritaine.

Et Jésus se souvient, fatigué et assoiffé, de cette soif qui prend à la bouche, à la gorge, aux entrailles. « Donne-moi à boire » : quelques mots qui traversent son corps comme le souvenir de la parole de son père dans la bouche du prophète Jérémie : «  Ils m’abandonnent, moi la source d’eau vive, pour se creuser des citernes fissurées qui ne retiennent pas l’eau ». Jésus, épuisé, assoiffé de son désir de nous désaltérer, d’engendrer en nous une source, celle où la vie jamais ne s’épuise.

Et ici, l’eau du puits de Jacob se souvient. À l’heure de midi.

Car l’eau de source toujours se souvient de sa nappe souterraine, profonde et ténébreuse, de son origine inaccessible et pure. L’eau vivante se souvient de son commencement, quand de la terre vague et informe, tohu-bohu et chaos, fraîchement, silencieusement, déjà elle était.

Et la samaritaine se souvient.

D’abord de ses racines, qui toujours enserrent ; mi-juive, mi- païenne, sang et corps mêlés au fil des générations, jugés, catégorisés : les samaritains, vite classés parmi les « étrangers, infréquentables. Renégats à la tradition religieuse fallacieuse et incomplète. » Elle se souvient de la frontière, de la ligne de démarcation. Pas de salut pour elle, en dehors du mont Garizim. Pas de salut pour eux les juifs, en dehors de Jérusalem. Il y a des séparations qui coupent et qui tuent.

Et Jésus se souvient.

« Si tu savais le don de Dieu ».

Jésus travaille et le cœur et la raison pour resurgir le germe d’une vie absolue, déliée de toute vanité mortifère. Il vient mettre à jour les eaux qui sourdent de la terre, il laisse émerger du plus profond de nous-même ce don de Dieu, ce don du Père. Il appelle, il réveille, il frappe au cœur ce don qui ne se découvre pas par quelques explications lointaines et froides, mais par l’épreuve que nous en avons fait, par sa trace déjà présente en nous. « C’est çà ! » Et l’esprit de Dieu planait sur les eaux. Une soif, un souffle, un désir d’aimer.

Et la samaritaine se souvient.

De ses cinq maris. De ses confus et bouillonnants désirs – ou peut-être besoins ? – De ces débordements qui bouleversent en nous le spirituel et le charnel. Que faire de cette eau bue, si souvent frelatée ou polluée ? Que faire de cette illusion d’eau si pure que notre humanité en serait dissoute ? De quelle eau ai-je soif ? Ai-je soif d’autre chose ? Il y a en un partage. Celui de midi, comme celui du milieu de la vie. Tout à cette heure là, autour du puits, vibre, tremble et vacille, craque et se fissure pour accueillir la vérité qui fait peur, qui fait pleurer, et qui aussi console. « Des maris, tu en as eu cinq, et celui que tu as maintenant n’est pas ton mari ; là, tu dis vrai. » « Seigneur, je vois que tu es un prophète ! » Et Dieu sépara les eaux d’en haut et les eaux d’en bas. il y a des séparations qui déchirent et qui ouvrent.

Et Jésus se souvient.

« L’heure vient où les vrais adorateurs adoreront en esprit et en vérité. » Comment saisir que ce désir fou d’aimer et d’être aimé se vit plongé dans l’Esprit saint ? Tout çà pour çà, me direz-vous ? Cette eau paraît si plate, beaucoup trop plate ! Esprit créateur, Esprit consolateur, Esprit de Vie. Ce que l’on a crû toujours entendre caché au fond de notre corps, jusque dans notre souffle, c’est l’Esprit saint, donné pour répandre en nos cœurs l’Amour de Dieu.(Rm 5)
Et la samaritaine se souvient.

La tradition byzantine lui a donné un nom : Photine, littéralement, « celle qui vient à la lumière ». La lumière créatrice jamais n’écrase ce qu’elle éclaire. Dieu sépara la lumière des ténèbres. Un jour nouveau, neuf, se lève. « je sais qu’Il vient le Messie » « C’est moi, qui te parle. » Les yeux voient désormais la source.

Et la samaritaine se souvient.

Et comme l’eau de la source au puits ne s’agrippe pas mais court, bondit, et toujours se fraye un passage, ainsi la samaritaine. La voyez-vous courir, bondir, du puits à son village, ouvrir un chemin, laissant là sa cruche ? Et Dieu vit que cela était bon. En plein cœur, en plein désir, elle enjambe pour que la vie soit manifestée, annoncée, multipliée. Et Dieu vit tout ce qu’il avait fait ; et voici : cela était très bon.

Et une dernière fois, Jésus se souvient.

À l’heure de midi, ailleurs, à Jérusalem, le jour de la Préparation de la Pâque, quand la foule devant Pilate le condamne lui aussi. « Voici votre roi.  Alors ils crièrent : « À mort ! À mort ! Crucifie-le ! »  Quelques heures plus tard, exposé sur la croix, il crie « J’ai soif ».