3° dimanche de Pâques : sur la route d’Emmaüs

Jean-Pierre Mérimée Homélie du frère Jean-Pierre Mérimée, op

Au sein de l’humanité entière, en chacun de nous, toutes les aspirations frustrées et tous les désirs inachevés creusent une infinie béance. C’est ce que vivent de manière paroxystique les 2 disciples sur ce chemin qui tourne le dos à Jérusalem. Pour eux la vraie vie est désormais absente, à jamais clouée en croix, morte. Ne reste que le froid squelette d’un monde sans espérance.

Ce qu’ils vont apprendre de Jésus un pas après l’autre sur le chemin, c’est que la vraie vie n’est pas dans la résignation ni l’effacement. Elle est dans cette Pentecôte de l’Esprit décrite par l’évangéliste Luc, dans cette transmutation  par un feu dévorant de la douleur dont nos cœurs sont remplis. Elle est dans cette transfiguration de nos blessures et de nos manques, changés en assurance, l’assurance des témoins du Christ ressuscité.

La seule condition est de reconnaître, d’assumer en vérité cette part manquante, ce monde des ténèbres qui nous laissent si souvent désemparés, comme à jamais orphelins, seuls sur cette terre, enfermés dans nos deuils.

Mais que disent les autres textes d’aujourd’hui ?

Pierre parle, dans les Actes, du sang d’un agneau sans défaut et sans tache. C’est celui qu’on versait chaque année pour la Pâque et qui marquait la libération d’Israël de tous les esclavages ; ce sang versé annonçait l’œuvre permanente de Dieu pour libérer son peuple. C’est donc, pour un lecteur un peu averti de l’Ancien Testament, un rappel de fête, la fête d’une liberté en marche vers la Terre Promise. Désormais vous êtes entrés dans une vie nouvelle, nous dit Pierre. La libération définitive, est accomplie en Jésus-Christ. Cette libération consiste précisément en ceci que nous pouvons invoquer, célébrer Dieu comme Père. Un Père amoureux de sa création, Père de la miséricorde infinie, Père de la patience sans limite, Père de la tendresse à jamais, Père aimant librement une créature qu’il veut libre de l’aimer en retour.

Dans la catéchèse que, chemin faisant, Jésus propose aux disciples d’Emmaüs, cette phrase « Il fallait que le Christ souffrit pour entrer dans sa gloire ». Affirmation difficile à entendre pour qui connaît le poids de la souffrance. Affirmation qui se comprend ainsi: « Il fallait que le Christ souffrit pour que l’amour de Dieu soit manifesté, révélé ». C’est-à-dire, il fallait que l’amour aille jusque-là, jusqu’à affronter la haine, l’abandon, la mort. Pour que nous mesurions la profondeur de cet amour.  Pour découvrir que l’amour de Dieu est « le plus grand amour », toujours aux côtés de ceux qui vivent le malheur du monde.

« Il fallait » ne signifie donc pas l’exigence d’un Dieu pervers mais une nécessité pour nous. Dire que les événements de la vie de Jésus « accomplissent les Ecritures », c’est dire que sa vie tout entière est révélation dans notre histoire de cet amour du Père pour l’humanité, quelles que soient les circonstances, y compris la persécution, la haine, la condamnation, la mort.

La Résurrection de Jésus vient authentifier cette révélation que l’amour est plus fort que la mort, plus fort que cette part de désordre, de chaos, de déchéance que nous portons en nous.

Cette espérance aujourd’hui, comment la manifester, la vivre ?

Peut-être comme les disciples l’ont fait, malgré leur désarroi, par un geste d’hospitalité simple envers un étranger qu’on croise sur la route.

Peut-être comme Jésus l’a fait à l’auberge en partageant le pain avec ses hôtes, en renouvelant le geste du dernier repas pris avec ses disciples.

Peut-être comme Etty Hillesum l’a vécu dans le moment même où elle était vouée à la mort dans un camp nazi, du fond de cet abîme creusé par le mal radical « Je vais te promettre une chose mon Dieu -dit-elle- oh une broutille: je me garderai de suspendre au jour présent, comme autant de poids, ces angoisses que m’inspire l’avenir ; mais cela demande un certain entraînement. ».

Nous sommes appelés à commencer dès aujourd’hui cet entraînement exigeant, pour mieux confesser, remis debout comme Pierre : «  Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité ; nous tous, nous en sommes témoins. Élevé par la droite de Dieu, il a reçu du Père l’Esprit Saint qui était promis, et il l’a répandu sur nous, ainsi que vous le voyez et l’entendez. »

« Christ nous libère, Christ nous guérit, Christ nous sauve. C’est lui le chemin qui nous mène à nouveau vers nos frères, ceux à qui nous étions tentés de tourner le dos. Alleluia.