30° Dimanche ordinaire : question de caractères !

dubois Homélie du frère Franck Dubois

Frères et sœurs je dois vous avouer que je suis débordé ces jours ci. Entre les cours, le Rosaire et le week-end de préparation au départ et au retour de nos volontaires Dom&Go je ne sais plus où donner de la tête. Les discours s’emmêlent, dire ceci à celui là, telle autre chose à tel autre, j’ai parfois la crainte de débarquer dans mon cours de théologie avec sous les yeux comme unique document la liste des courses que j’étais sensé remettre au syndic ; imaginez sa tête lorsqu’il découvrira au supermarché tout un discours sur la présence du Verbe de Dieu caché en toute création. Ca ne l’aidera pas directement pour composer le menu du soir.

C’est ça, les Dominicains on fait des phrases, longues et chiques, et on se prend donc un sévère avertissement aujourd’hui. D’un côté 44 mots, 232 caractères espaces compris (c’est l’ordinateur qui a fait le calcul) et de l’autre 10 mots, 55 caractères. Le Pharisien, des grands discours qui justifient tout : je suis comme ci et comme ça et je me trouve pas mal, en tous les cas mieux que les autres, et le Publicain, un simple aveu de faiblesse, un cri du cœur : je suis pas grand chose, mais enfin puisque tu es là Dieu devant moi, je te demande de me faire devenir un peu mieux.

L’un donne, le Pharisien magnanime, il rend grâce à Dieu ; l’autre demande, humblement. L’un informe : « je suis comme-ci et puis encore comme-çà », pour le coup, çà ressemblerait presque à ma liste de course, et l’autre ne perd pas son temps à se regarder dans le miroir. Il voit Dieu, même sans lever les yeux, et fait ce qui est normal quand on a Dieu sous la main : il lui demande quelque chose, sans tourner autour.

 

Voilà qui augurait très mal de ma prédication. J’ai déjà dépassé les 44 mots et caractères, pour dire quoi ? C’est Thibault, volontaire Dom&Go tout récemment rentré d’Haïti, qui sans le vouloir m’a aidé à dépasser ce constat. Le problème, ce n’est pas de parler beaucoup ou peu. Ni même de demander ou de rendre grâce. Le tout c’est d’être simple. Thibault est parti il y a huit mois en Haïti sans savoir un mot de créole. Dans le chantier qu’il dirigeait à Port-au-Prince, avec les ouvriers et les fournisseurs, c’est vite devenu indispensable. Après quatre mois, quand je lui ai rendu visite, il était comme un poisson dans l’eau, plaisantant avec le peintre, le plombier et les vendeurs de clous, commandant comme un chef son tiponche au bar. Ca m’avait déjà impressionné. Mais il a fallu six mois après Thibault que me révèle l’essentiel. « Voilà, depuis que je suis rentré en France, je préfère prier en créole ». Et pas par nostalgie ou par snobisme. Non, juste parce qu’il lui semblait que les mots simples, presque enfantins de cette belle et noble langue collaient mieux avec Dieu. Une langue d’enfant, du moins à nos oreilles, quoi de mieux pour parler à son Père. Une langue qui permet à Thibault de parler simplement à Dieu… je vais me mettre au créole.

 

Thibault, ça devait évidemment se passer ainsi, l’envoyé est plus grand que celui qui t’a envoyé. Tu m’as appris une belle leçon. Parler simplement à Dieu, voilà sans doute ce que veut dire être pauvre pour lui. S’abaisser, au moins dans son langage. Deux marches derrière le Pharisien, le Publicain, en bon agent du fisc, devait être fort habile au maniement des chiffres et des lettres ; et pourtant le Publicain choisit de ne pas en rajouter. Et même, il en enlève. Car il sait que sa gloire n’est rien en face de celle de Dieu qui se tient devant lui cachée dans le Temple. N’en rajoutez pas devant Dieu…

 

Un autre, après lui, a suivi la même voie, le Christ le Lui-même. Pensez donc, Jean nous dit que son nom est le Verbe, la Parole. Et alors qu’il sauve le monde, geste plutôt héroïque et puissant… que fait-il ? Il ne prononce même plus une parole. Muet, sur la croix, comme un agneau que l’on mène à l’abattoir, le Christ, le Verbe fait chair, la Parole qui par sa puissance soutient le monde entier ; le Christ se tait. Son silence, comme un ultime avertissement : visez au plus simple, au plus petit devant Dieu. Car cette pauvreté du langage, des gestes, des manières est plus puissante que le plus savant des discours. Parfois notre silence est bien plus efficace pour percer les cieux où Dieu s’est retiré que le flot de nos paroles. Nous le savons bien, nous qui devant l’effroi du deuil, de la souffrance ou la joie débordante n’avons ni les mots ni les gestes. Et c’est peut-être cela, la prière : ce qui vient après les mots. Juste ce qu’il faut de mots, et de silence, pour que l’on rentre justifié chez soi, c’est à dire à la juste place, mendiants de Dieu à la porte de sa gloire.

 

Voilà, j’ai trop parlé. Mais ce n’est pas très grave. L’essentiel vient maintenant. Laissons le Verbe lui-même venir sur nos lèvres et dans nos cœurs pour nous inspirer les mots qui conviennent, et parler, à notre hauteur, des merveilles que Dieu fera pour chacun de nous.