32° Dimanche ordinaire : Seras-tu là ?

Homélie du frère Thierry Hubert

 

Pas sympa la parabole ! Les copines, plutôt radines et l’époux – allez c’est Jésus – lui, il claque la porte au nez des retardataires, nous laissant nous, lecteurs et auditeurs, bouche bée. L’histoire nous plante là, désœuvrés. On en vient à perdre de vue la joie de voir l’époux tant attendu arrivé, lui pour qui tout cela était préparé.

On reste donc avec un goût amer en imaginant dans la salle des noces une ambiance refroidie et les mines sans doute déconfites des 5 copines qui ont vu disparaître la moitié du cortège nuptial. Après tout, elles auraient pu riposter que si lui, l’époux était arrivé à l’heure, toutes auraient eu assez d’huile. Et la fête des noces magnifiques, sans accro.

Bref, on aurait aimé écrire un scénario meilleur, plus positif … – plus open, quoi – et qui véhiculerait alors nos fameuses valeurs de solidarité, de partage, d’accueil et de pardon. « Mais oui, évidemment que l’on va vous donner de notre huile de réserve … » auraient dit dans la nuit tendrement nos vierges sages.   « Bon, il vous manque quand même un peu d’huiles, les filles ? allez pas de souci, moi, je suis la lumière .. »

Sauf que … cette histoire de soirée de mariage que Jésus raconte à ses disciples à quelques heures de sa passion et de sa crucifixion cherche à nous dire autre chose. Ces rendez-vous manqués ont le goût aussi de nos rendez-vous, ici et maintenant, manqués.

Elles sont trois, les paraboles que Jésus donne à ses disciples dans l’évangile selon saint Mathieu au chapitre 25. Ces trois paraboles évoquent la fin des temps et de l’histoire, autant l’achèvement de notre monde et de nos existences que leur finalité : la vie éternelle avec Dieu. Celle d’aujourd’hui est la première. Et pareille à la seconde que nous entendrons la semaine prochaine – la parabole des talents – elle s’adresse aux serviteurs, à ceux qui disent le suivre Lui, Jésus, c’est-à-dire à nous aujourd’hui, les baptisés. La troisième, celle du jugement dernier, concerne toute l’humanité, toutes les nations.

Aujourd’hui donc, cette parabole est spécifiquement pour nous qui sommes l’Eglise, peut-être nous faut-il alors entendre dans cette histoire une certaine exigence – ah voilà un mot sur lequel souvent nous butons -.

Sages, avisées, prévoyantes ou prudentes, insensées, insouciantes ou folles… les traductions varient mais ce sont des binômes d’adjectifs que l’on avait déjà entendus dans la bouche de Jésus. Et qui nous éclaire sur la distinction des uns et des autres, des unes et des autres. : « Sera semblable à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc, celui entend ces paroles que je dis et les met en pratique. Et quiconque ne les met pas en pratique, sera comparé à un homme insensé qui a bâti sa maison sur le sable. » (Mt 7,27)

Est sage et prudent dans l’Eglise celui qui met en pratique la parole – est insensé celui qui se contente de les entendre. Ou de crier à l’instar des vierges folles : « Seigneur, Seigneur ». « Ce n’est pas en me disant : “Seigneur, Seigneur !” qu’on entrera dans le royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux. » avait déjà prévenu Jésus au début de sa vie publique » M7,21.

Donc, notre devoir est là : Ne pas se contenter de parole ni de prière, mais jusqu’au bout, mettre la main à la pâte, agir, mettre en acte les commandements de Jésus.

Soit. Mais, malgré tout, cette huile qui manque et qui ne se partage pas, comment donc la comprendre  ? qu’aurions-nous en propre que nous ne pourrions partager ?

Suivons Saint Augustin : « Je vous dirai pourquoi l’huile me semble être le symbole de la charité. « Voici, dit l’Apôtre, une voie encore plus élevée. Quand « je parlerais les langues des hommes et des Anges, si je n’ai pas la charité, je suis un airain sonnant ou une cymbale retentissante et qui se tait. » La charité est donc la voie plus élevée, et ce n’est pas sans motif qu’elle est désignée par l’huile, puisque l’huile surnage au-dessus de tous les liquides. Mets dans un vase de l’eau d’abord et de l’huile ensuite : c’est l’huile qui prend le dessus. Au contraire, mets l’huile d’abord et l’eau après: c’est encore l’huile qui surnage. »

Avec leur réserve d‘huile, la charité des vierge sages a brulé jusqu’à la fin. Leur vase était leur cœur portant l’huile intérieure, image de l’intime charité. Cette huile ne se partage pas, elle est le choix décisif que nous voulons faire de notre vie  : ta vie est-elle offerte, par ta parole et par tes actes, ou non ? Pour l’offrir, Jésus indique la voie :

Déployer ses talents, s’user à supporter ses frères, entendre le cri de la nuit « voici l’époux qui vient » dans les affamés, les malades, ou ceux qui crèvent de solitude. Voilà les rendez-vous que nous ne devons pas manqués.

Reste Seigneur que je voudrai davantage. Au-delà de notre volonté de te suivre, quand le passé devient trop lourd et nous plombe ou qu’inversement il fut si beau que le présent désormais nous tient figé, inanimé, au point déjà d’être comme mort, je veux Seigneur davantage.

« Quand nos regrets viendront danser autour de nous, nous rendre fous, seras-tu là, Seigneur ?

Et quand tournoieront nos souvenirs d’amours inoubliables, inconsolables, seras-tu là, Seigneur ? Dis-moi que oui[1]. »

Et pas seulement, Jésus, pour nous renvoyer le miroir trop froid de nos vies, mais jusqu’à cet instant encore, sois avec nous et viens tout sauver, tout recréer, tout réconcilier. Dis-moi que oui. Dis-moi que oui.

[1] Inspiré de la chanson de Michel Berger « Seras-tu là ? »