33° Dimanche Ordinaire : un horizon

Denis Cerba Homélie du frère Denis Cerba, op

L’évangile ce matin évoque un événement historique précis : la destruction du Temple de Jérusalem, en 70 par les Romains. Il venait juste d’être magnifiquement rénové par le roi Hérode, d’où ces paroles du Christ : « De toutes ces belles pierres, viendra le jour où il ne restera pas pierre sur pierre… » D’où également l’interrogation anxieuse des disciples : « Maître, est-ce que tu peux nous dire quand ça va arriver, à quoi le reconnaître, comment s’y préparer… »

Face à ces questions, le Christ préfère prendre les choses de plus haut. La destruction du Temple d’Hérode ne l’intéresse pas plus que ça. Il nous renvoie à un horizon un peu plus significatif : celui de la fin définitive de toutes choses, encore bien plus en avant de nous que ne pouvait l’être la destruction du Temple pour les disciples du 1er siècle…

Mais à propos de cette fin, il faut aussi avouer que le Christ nous livre des indications qui nous laissent nous aussi peut-être un peu sur notre faim. « Il s’en présentera beaucoup qui prétendront parler en mon nom et qui diront que la fin est proche, mais il ne faudra pas les suivre. » « Il y aura beaucoup de guerres, de désordres, de tremblements de terre, de famines, d’épidémies, etc. » « Il y aura beaucoup de persécutions des justes par les méchants, et peut-être même de plus en plus. » On croirait entendre une simple description, une triste litanie des maux qui, de fait, affligent notre monde – sans guère de réponse aux questions des disciples (ou aux nôtres) sur le quand, le comment, le quoi faire…

Mais c’est que le quand, le comment, le quoi faire à courte vue n’intéressent pas non plus du tout le Christ. L’évangile ne nous donne pas la date de la fin du monde, ni ses « signes précurseurs », ni la façon de s’y préparer ou de s’en préserver : ce que l’évangile nous donne, c’est bien plus que cela, c’est un véritable horizon, une ligne à suivre, une certaine attitude fondamentale à adopter. C’est le fait (pour le dire dans les mots mêmes du Christ) de se laisser inspirer par l’Esprit du Christ pour demeurer constant, persévérant : « Car moi, je vous donnerai un langage et une sagesse à quoi nul de vos adversaires ne pourra résister ni contredire. […] Pas un cheveu de votre tête ne se perdra. C’est par votre constance que vous serez sauvés ! ».

C’est donc la persévérance, la constance, qui compte. Mais en quoi consiste-t-elle ? Finalement, c’est peut-être sur ce point que le message du Christ est le plus dirimant, parce qu’il y a constance et constance. Je crois qu’il faut résister à la tentation toujours présente (et particulièrement prégnante à l’heure actuelle, il me semble) de faire de la constance un endurcissement, une sorte d’induration : de verser dans la simple conservation de quelque chose dont on a peur qu’il nous échappe et qu’on nomme un peu trop facilement tradition, ou héritage, ou patrimoine, ou autres choses du même genre. Il y a un plaisir égotique bien éloigné de l’Esprit du Christ à se draper dans la posture et les slogans du « Je désespère de tout tout le temps », « Le monde va mal », « C’était tellement mieux avant »…

C’est contraire à l’Esprit du Christ parce que le message du Christ n’est ni un héritage, ni une tradition, ni un patrimoine — mais avant tout une espérance, une force et une promesse d’avenir. Le Christ ne nous apprend pas à conserver et nous lamenter, mais à avancer : il nous apprend à discerner l’éclosion progressive dans le monde du Royaume des Cieux, à sentir le levain dans la pâte, à voir la graine de moutarde qui devient un arbre où s’abritent les oiseaux du ciel — et à participer et œuvrer à cette éclosion, cette fermentation, cette croissance. Il ne faut pas écouter et se laisser avoir par les esprits grincheux qui taxent de naïveté ceux qui voient à l’œuvre l’Esprit du Christ dans le monde. Oui ! Le monde est bel et bien travaillé par l’Esprit du Christ : il est travaillé par l’aspiration profonde à la liberté et à l’égalité, à la solidarité, à la fraternité, il est travaillé par un esprit d’ouverture contre tous les replis sur soi, il est travaillé par un esprit universaliste de concorde entre les peuples, il est travaillé par le désir de bâtir des ponts plutôt que des murs, et par bien d’autres choses encore qui attestent de l’Esprit du Christ !

Hé bien ! C’est dans cet Esprit que nous communions maintenant au corps et au sang du Christ, qui est avec nous aujourd’hui, jusqu’à la fin du monde, et au-delà.