4° dimanche de Carême : regarder en face le mal

Homélie du frère Denis Bissuel, op

Un certain Nicodème, pharisien, instruit, un notable, l’élite du judaïsme, voudrait comprendre qui est cet homme, Jésus, ce que signifie ce qu’il dit et fait, le sens des signes qu’il pose : l’eau changée en vin quand la noce allait tourner court à Cana, son attitude, sa colère dans le Temple devenu un lieu de trafic qu’il prétend pouvoir rebâtir en 3 jours. Nicodème voudrait savoir ce qu’il en est de la relation privilégiée que Jésus semble avoir avec Dieu qu’il appelle son Père et auquel il renvoie toujours.

Alors il vient trouver Jésus dans l’obscurité de la nuit. Un dialogue s’instaure, qui commence par une affirmation posée par Jésus comme une exigence foncière : En vérité je te le dis : à moins de naître à nouveau, personne ne peut voir le Royaume de Dieu. Il s’agit avant tout de naître à nouveau et d’en haut, de l’eau et de l’Esprit.

De remarques en questions, d’incompréhensions en questions nouvelles, Jésus va conduire son interlocuteur, lui faire découvrir et comprendre progressivement qui est-il donc ce Fils de l’Homme, de quoi il parle, et ce qu’il est venu faire chez nous ; Jésus voudrait le faire entrer plus avant et dans le mystère de Dieu et dans une vie nouvelle, et participer à l’œuvre de salut qu’il est venu réaliser dans le monde.

Là, Jésus va se référer, et c’est très étonnant, au serpent du désert, animal fascinant et redoutable ; il évoque cet épisode de la traversée du désert, bien connu de Nicodème, un peu moins de nous : quand le peuple fatigué perdait patience, regrettait l’esclavage d’Egypte et murmurait contre Dieu, il fut assailli par des serpents venimeux à la morsure mortelle. Moïse intercéda auprès du Seigneur et fit un serpent d’airain qu’il fixa sur un mât : quiconque était mordu et regardait le serpent dressé avait la vie sauve. L’animal qui fait périr va être ici celui qui sauve, le lieu de malédiction devient lieu de bénédiction.

Et, plus étonnant encore, Jésus va jusqu’à se comparer à ce serpent dressé, et va même jusqu’à prendre sa place, et il l’exprime comme  une nécessité qui s’impose à lui : Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l’Homme soit élevé afin que tout homme qui croit ait la vie éternelle. Et quand vous l’aurez élevé, dit Jésus, vous saurez que Je Suis, vous comprendrez que je ne fais rien de moi-même mais que je fais l’œuvre de Celui qui m’a envoyé. Cette œuvre, c’est que tous soient rassemblés dans l’unité, que personne ne se perde.

Comme les hébreux dans le désert regardaient le serpent dressé par Moïse, Jésus nous invite à lever les yeux vers le fils de l’Homme élevé de terre, Fils bien-aimé du Père venu prendre une chair semblable à la nôtre, prendre sur lui le péché du monde et nous en libérer, nous guérir des morsures du serpent, le diable ou le Satan comme on l’appelle aussi. La guérison n’est ni magique ni automatique, elle demande de regarder en face le mal qui fait tant de mal, regarder le côté transpercé de Jésus, et, avec un  regard de foi, voir que ce côté percé est un côté ouvert d’où coulent l’eau et le sang, signe d’une nouvelle naissance, de la vie nouvelle que Dieu nous offre en Jésus-Christ. Jésus a la passion et la soif  d’un monde nouveau, apaisé, régénéré, enfin libéré du mal et il veut que nous y participions, que nous y entrions pleinement.

Voir et croire en Jésus, l’accompagner dans sa Passion, croire en cette vie nouvelle, possible, là est l’option fondamentale de la foi.

Nous avons toujours le choix, nous sommes libres. Comme Nicodème venu de nuit rencontrer Jésus, nous avançons dans l’obscurité et rencontrons Jésus, lumière venue dans le monde et il faudra nous arracher parfois durement aux ténèbres et nous ouvrir à cette lumière en agissant selon la vérité. Il y a en chacun de nous du clair-obscur, de l’ombre et de la lumière. Jésus veut nous entraîner vers le haut, vers la lumière, vers la vie. A nous de croire en lui et de le suivre.

Si jugement il y a il s’exprime dans notre évangile en termes d’amour de la lumière ou de préférence pour l’obscurité des ténèbres. C’est bien notre façon d’agir en conformité avec la Parole de Dieu, notre manière d’être présent au monde et à nos frères qui provoque dès à présent le jugement.

Si jugement il y a, il est là dans notre décision de suivre Jésus dans sa Passion, d’accueillir l’amour du Père, d’entrer dans une vie nouvelle avec lui. Ce qui est dramatique ce n’est pas le jugement, c’est de jouer avec le serpent, de préférer les ténèbres à la lumière, d’oublier la communion, la fraternité, de refuser d’aimer et d’être aimé.

Frères et sœurs, Dieu aime le monde, son amour est fondateur, absolu, il précède tout, et il nous l’offre pour que nous en vivions pleinement, d’une vie nouvelle et éternelle.  Ce n’est pas Dieu qui veut nous juger car il n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde mais pour que le monde soit sauvé par lui. Dieu a tellement aimé le monde qu’il nous a donné son Fils, il nous a donné la vie avec le Christ, écrit Saint Paul aux Ephésiens.

Nous pouvons reprendre ici les derniers mots de la Bible hébraïque que nous entendu dans le livre des Chroniques :

Tous ceux qui font partie de son peuple, on pourrait ajouter : tous ceux qui veulent en faire partie, qui y sont invités, que le Seigneur soit avec eux, et qu’ils montent.