4° dimanche de Pâques : dans la main du Père

maurice billet      Homélie du frère Maurice Billet

L’évangile de ce dimanche est bien court. Les quelques paroles de Jésus sont explosives. La preuve se trouve dans les versets qui suivent le texte que nous avons entendu. Saint Jean nous dit : « Les Juifs, à nouveau, ramassèrent des pierres pour le lapider. » Qu’a-t-il donc dit de si extraordinaire ?

Jésus ne fait que répondre à une question. Il se trouve dans le Temple de Jérusalem, dans l’allée qu’on appelait le « Portique de Salomon ». Les autorités juives font cercle autour de lui et lui demandent : « Jusqu’à quand vas-tu nous tenir en haleine ? Si tu es le Christ, le Messie, dis-le nous ouvertement. » Jésus est devant un ultimatum, qui demande un oui ou un non.

Comme toujours les réponses de Jésus invitent à aller plus loin, à dépasser les limites de la question. Il parle de ses brebis. Le peuple d’Israël se comparaît volontiers à un troupeau : « Nous sommes le peuple de Dieu, le troupeau qu’il conduit » est une formule qui revient plusieurs fois dans les psaumes. En particulier dans le psaume de ce dimanche : « Il nous a faits et nous sommes à lui, nous, son peuple, son troupeau. » Troupeau bien souvent malmené, maltraité, ou mal guidé par les rois qui s’étaient succédé sur le trône de David… mais on savait que le Messie, lui, serait un berger attentif et dévoué. Donc, tout naturellement, Jésus, pour affirmer qu’il est bien le Messie, emprunte le langage habituel sur le pasteur et les brebis. Et ses interlocuteurs l’ont très bien compris.

Mais Jésus emmène les autorités juives beaucoup plus loin. Parlant de ses brebis, il ose affirmer : « Je leur donne la vie éternelle, jamais elles ne périront, personne ne les arrachera de ma main. » Formule très audacieuse : qui donc peut donner la vie éternelle, en dehors du Père ?

L’expression « être dans la main de Dieu », est habituelle dans l’Ancien Testament. Chez Jérémie, par exemple : « Vous êtes dans ma main, gens d’Israël, dit Dieu, comme l’argile dans la main du potier. » (Jr 18, 16). Ou encore dans le livre de Qohélet (l’Ecclésiaste) : « Les justes, les sages et leurs travaux sont dans les mains de Dieu » (Qo 9, 1). « Tous les saints sont dans ta main » (Dt 33, 3).

Jésus va encore plus loin, il dit en effet : « Personne ne peut rien arracher de la main du Père ». Il met donc clairement sur le même pied les deux formules « ma main » et « la main du Père ». Il ne s’arrête pas là ; au contraire, il persiste et signe, dirait-on aujourd’hui : « Le Père et moi, nous sommes UN ». C’est encore beaucoup plus osé que de dire : « Oui, je suis bien le Christ, c’est-à-dire le Messie ». Jésus prétend carrément être l’égal de Dieu, être Dieu lui-même. Pour ses interlocuteurs, c’est inacceptable.

On attendait un Messie qui serait un homme, on n’imaginait pas qu’il puisse être Dieu : car la foi au Dieu unique est affirmée avec tant de force en Israël qu’il était pratiquement impossible pour des Juifs fervents de croire à la divinité de Jésus ! Ceux qui récitent tous les jours la profession de foi juive : « Shema Israël », « Écoute Israël, le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN, l’UNIQUE » ne peuvent supporter d’entendre Jésus affirmer « le Père et moi, nous sommes UN ». La réaction des interlocuteurs de Jésus ne se fait pas attendre. Ils l’accusent : « Ce que tu viens de dire est un blasphème, parce que toi qui es un homme, tu te fais Dieu. » Ils se préparent à le lapider.

Jésus se heurte à l’incompréhension de ceux qui, pourtant, attendaient le Messie avec le plus de ferveur ; on retrouve là un thème de méditation permanent chez Jean : « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas reçu. » Tout le mystère de la personne du Christ est là et aussi en filigrane son procès.

Jésus a confiance dans les siens : « Mes brebis écoutent ma voix ; moi, je les connais, et elles me suivent. Je leur donne la vie éternelle. » Et « personne ne peut rien arracher de la main du Père ».

Il faut parler de l’unité entre Jésus et son Père. L’unité que Jésus évoque, entre son Père et lui ne signifie pas fusion, absorption. Le Père, le Fils et l’Esprit Saint sont à jamais Père, Fils et Esprit Saint. Leur unité ne signifie pas un tout indistinct. Ils sont communion, mais non dissolution en un tout indistinct. Les grands conciles qui ont rédigé le credo parlent, en parlant de Dieu d’une seule nature, de trois personnes.

L’unité, dans la Bible, est toujours synonyme d’alliance. Une alliance suppose toujours deux parties et un désir entre deux êtres, deux groupes, deux pays de communier, de lier leur destin pour faire œuvre commune, dans un respect mutuel.

La deuxième lecture, tirée de l’Apocalypse, nous a présenté la « foule immense que nul ne pouvait dénombrer, réunie autour devant le trône et l’agneau ». Et il y a cette phrase merveilleuse, mal traduite dans l’actuelle traduction de la Bible liturgique : « Celui qui siège sur le trône établira sa demeure chez eux. » Si nous voulons respecter le texte original grec, il faut dire : « Celui qui siège sur le trône étendra sa tente sur eux. »

Oui, Dieu habite toujours une tente. Dieu est toujours nomade. Il est toujours en mouvement, en quête d’alliance avec les hommes. Il nous invite également, en suivant les pas de son Fils, Jésus, à sortir de nous-mêmes, à être continuellement en route (en exode). Pour faire alliance avec lui, pour faire alliance avec celles et ceux qui nous sont proches ou éloignés. Afin de réaliser une unité dans le respect et la richesse de nos légitimes différences. Sous et dans l’immense et accueillante tente de l’amour du Père, accompagnés du Fils dans la communion de l’Esprit.