4° dimanche ordinaire : heureux 9 fois !

bissuel Homélie du frère Denis Bissuel, op

Voyant les foules qui le suivaient, Jésus gravit la montagne, il s’assit, ses disciples s’approchèrent ; alors ouvrant la bouche, il les enseignait. Depuis ce lieu élevé qu’est la montagne, qui dit bien où est leur source, des paroles sortent de la bouche de Jésus, fortes, nourrissantes, déconcertantes. Jésus est au début de sa vie publique, il vient d’appeler ses premiers disciples à le suivre, il va maintenant leur apprendre quelque chose qu’ils ne connaissent pas encore et qu’ils devront découvrir avec lui. Il va prendre son temps, leur parler longuement, et commence son discours en reprenant le mot par lequel Moïse avait achevé le sien : heureux !

Heureux es-tu Israël ! avait proclamé Moïse juste avant de mourir. Heureux, dit maintenant Jésus à tous ceux qui l’écoutent.

Heureux ceux qui ont un esprit de pauvre. Heureux les doux. Heureux les affligés, ceux qui sont dans le deuil. Heureux les affamés et assoiffés de justice. Heureux les miséricordieux, les cœurs purs, les artisans de paix. Heureux les persécutés pour une cause juste, heureux êtes-vous si on vous insulte à cause de l’Évangile, réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse.

En introduisant ainsi son long discours sur la montagne, Jésus ouvre à ses disciples le chemin d’un bonheur inversé, paradoxal. Certes, si Jésus, comme le disent les évangiles, a passé une grande partie de son temps à encourager, à consoler, à guérir les malades et à nourrir les affamés, ce n’est pas pour exalter aujourd’hui la peine, la souffrance et le chagrin, comme si cela pouvait être une chance de souffrir et de pleurer.

Jésus vient d’abord nous dire que Dieu en a assez de voir souffrir les pauvres, les affligés, les affamés. Dieu en a assez de les voir rejetés, exclus ou méprisés, et il a décidé de leur montrer qu’il les aime à travers les paroles et les gestes de Jésus lui-même. Parce que Jésus y a cru, il a aimé le bonheur, il proclame beaux et bienheureux ceux qui ne le savent pas parce que personne ne leur a jamais dit.

Il proclame la Bonne Nouvelle d’une intimité profonde de Dieu avec ceux qui pratiquent des vertus aussi peu rentables que la douceur, la miséricorde et les pleurs. Jésus proclame l’infinie proximité de Dieu avec ceux qui vivent de ces pauvretés qui éprouvent l’âme et le corps et qui sont assumées au plus profond de leur être ; l’infinie proximité de Dieu avec ceux qui restent affamés d’une justice qu’ils n’arrivent pas à établir par eux-mêmes ; proximité aussi avec ceux qui sont atteints au cœur par la misère du monde, avec ceux qui se fatiguent pour qu’advienne la paix. Dieu a choisi de les visiter jusqu’au dernier des hommes Heureux sont-ils, le Royaume des cieux est à eux, dès à présent.

Les Béatitudes ne sont pas des paroles en l’air. Jésus les proclame du haut de la montagne mais au plus près de la vie, de la joie et de la peine des hommes. Il les proclame et il les vit. Jésus est l’homme des Béatitudes. Doux et humble de cœur, miséricordieux, il s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté, il a connu la faim, la soif, il a pleuré sur Jérusalem et sur son ami Lazare, il a subi l’insulte et la persécution et nous a ouvert les portes du Royaume. Jésus vit ce qu’il enseigne et il enseigne ce qu’il vit.

Frères et sœurs, l’Évangile n’a jamais biaisé devant le drame du monde. Les Béatitudes ont la consistance et la densité de la Vérité et de la vraie Vie, celle du Christ lui-même.

Lancées à la cantonade, à la troisième personne, sans destinataire précis, elles sont dites pour qui voudra bien les entendre et s’en nourrir, elles attendent notre accord confiant, l’assentiment de notre foi. Elles ne sont recevables que par ceux dont le cœur se laisse travailler par l’Esprit. Paroles créatrices, elles font exister ce qui n’existait pas, et peuvent retourner la vie d’un homme, transformer des larmes de tristesse et larmes de joie.

En nous conduisant sur ce chemin de bonheur, Jésus ne nous donne pas le mode d’emploi ni la méthode qui conviendrait pour régler nos problèmes et nous rendre enfin heureux, il nous apprend à convertir notre regard, à poser un autre regard sur les autres et sur nous-mêmes, et à découvrir la présence du Royaume là où on ne l’attendait pas. Les pauvres, les doux, les affamés, les persécutés, sont les mieux placés pour accueillir et construire ce Royaume, qui est bien l’horizon de notre existence. Loin des sentiers battus et des fanfaronnades des puissants de ce monde, le chemin qui nous est ouvert est bien celui de la pauvreté, de l’humilité, de la miséricorde, du combat pour la justice et pour la paix.

Comme le dit Paul aux Corinthiens, ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi pour réduire à rien ce qui est. Telle est la folie de l’amour de Dieu, et c’est précisément là, nous dit l’évangile d’aujourd’hui, que se trouve la clé du vrai bonheur.