6° dimanche de Pâques : Oui, oui, oui, trois fois oui !

Thierry Hubert  Homélie du frère Thierry Hubert

« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles ».

Eh bien la barre est placée très haut, trop haut. Je vous épargnerai, frères et soeurs, un petit cours de logique mathématique, mais Jésus établit ici une équivalence entre l’aimer et garder sa parole. Autrement dit, l’un ou l’autre, c’est du pareil au même. Et c’est là pour ma part que le bât blesse, car si je puis dire facilement à Jésus que je l’aime, je me sens beaucoup moins assuré pour lui dire que je garde sa parole. Il y a toujours aux entournures, de manière délibérée, des écarts, des variations dissonantes où ce n’est pas sa parole que je garde mais bien plutôt mes vieux défauts que le temps n’a pas su effacer[1].

Alors, comment sortir de cette impasse à garder la parole ?

Cette parole exigeante, Jésus l’as donnée le soir du jeudi saint, devant Pierre, et les apôtres réunis autour de lui. Et heureusement pour nous, ceux-là sont comme nous, … car la parole de Jésus, quelques heures plus tard, pour eux aussi, elle s’est volatilisée de leur cœur. Ils ne l’ont pas gardée, laissant Jésus seul ou presque dans sa passion, quand il leur aurait fallu au contraire montrer l’attachement qu’ils avaient pour lui. « Tu es bien un de ses amis ! » disait près d’un feu, une servante à Pierre. « Mais pas du tout, je ne le connais pas ! » lui répondait-il par 3 fois.

« Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole »

Alors peut-être que le brave Pierre peut nous aider à comprendre. Car à sa triple et  lâche trahison, Jésus lui redemandera par trois fois, près d’un autre brasier, au bord du lac de Tibériade, « Pierre, m’aimes-tu ? »

Se peut-il que la puissance de son amour efface nos reniements, nos manquements à garder sa parole ?

Oui, oui, oui, trois fois oui.

Mais pourquoi alors cette parole, au soir de la Cène ? « Garder sa parole », la première fois qu’il est question de garder quelque chose dans la Bible, c’est dans les premières pages de la Genèse, au jardin de la création. « Le Seigneur Dieu prit l’homme et le conduisit dans le jardin d’Éden pour qu’il le travaille et le garde.».

Garder la terre où l’homme fut pétri, la travailler pour qu’il s’y accomplisse. Se pourrait-il alors que nous ayons à garder la parole de Jésus comme si nous en étions sorti, comme si nous en étions né, comme si c’était là notre espace naturel, notre abri dans la détresse ?

oui, oui, oui, trois fois oui.

Se pourrait-il que garder sa parole c’est la cultiver pour que nous puissions nous accomplir, nous révéler à nous-même ce que nous sommes, dans le plus secret de son silence ?

oui, oui, oui trois fois oui.

Et l’évangéliste Jean va exceller pour le dire, dès les premières lignes de son Évangile.

« En Lui, le Verbe de Dieu, tout fut crée et sans Lui rien ne fut » La Parole de Jésus, c’est lui-même, Parole de Dieu, créatrice et réceptacle de la création. La garder, ce n’est pas d’abord une question de second rang, c’est une question de Vie.

Entre sa parole et nous, il y a un lien vital, essentiel, originaire, au-delà de nos chutes, de nos égarements et de nos impasses. Sa parole irrigue en nous, mystérieusement, la Vie, celle invisible, absolue, c’est-à-dire déliée de toute duplicité avec le mal, celle qui nous donne d’aimer, de nous donner, de faire le bien.

Cette dépendance viscérale vis-à-vis de Jésus, Parole de Dieu, fonde notre liberté vis-à-vis du monde, de ses pompes et de ses pressions. Nous sommes invisiblement attachée à la Vie divine. Aux petits jeux de réussite extérieure qui éblouit, écrase et nous asservit, Jésus nous ouvre au dedans de nous, la demeure du Père, où les fils sont libres.

« Mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui, et, chez lui, nous nous ferons une demeure. »

Voici le joli verbe « demeurer » qui est comme une balise qui vient rythmer les écrits de Saint Jean.

La parole de Dieu a demeuré parmi nous pour que notre chair aujourd’hui devienne à son tour la demeure de son Créateur.

Nos mérites et nos ravalements de façades ne suffiront pas. C’est son Esprit qui agira en nous, plutôt comme architecte intérieur. Pour creuser notre cœur, pour l’ouvrir à plus grand que nous-même, pour éteindre nos peurs, pour nous donner la paix promise.  « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix »

[1] Pour plus d’informations, consulter les frères de la communauté. ^^