6° dimanche ordinaire : De la loi à la justice

Denis Cerba Homélie du frère Denis Cerba, op

« Oui ! » « Non ! » « Abolir ! » « Accomplir ! »

Le Christ aime bien nous plonger dans ces situations de décision et d’indécision : sur des questions essentielles, il aime nous provoquer à la réflexion et la décision personnelle. Ce matin, il nous provoque sur la question du rapport entre la loi et la justice : suffit-il de respecter la loi pour être juste ? Sa réponse aura une certaine complexité, mais sa direction et son aboutissement sont clairs, et c’est : « Non ! » Non, il ne suffit pas de respecter la loi pour être juste, pour être véritablement juste : cela ne peut faire de nous au mieux que des pharisiens : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux. »

Pour bien apprécier et mesurer la radicalité de l’enseignement du Christ, il faut noter en premier lieu qu’il ne parle de rien de moins que des lois divines, de ce que les Juifs appellent « la Loi et les Prophètes » : on n’est pas dans l’exercice, plus évident quoique déjà important, de relativisation des lois et règlements humains. Pour Jésus, même la loi divine est à relativiser, à dépasser en direction de la véritable justice. Mais deuxièmement, il faut noter aussi qu’on n’est pas du tout non plus dans la simple attitude, aussi cavalière que superficielle, du mépris des lois : Jésus précise bien qu’il ne vient pas abolir, mais accomplir, accomplir sans abolir, dépasser mais pas contredire. Et il met les points sur les i : d’une certaine façon, aucun iota de la Loi, aucun de ses commandements, même les moindres, ne passeront dans le dépassement que j’apporte.

Mais voilà, reste quand même l’essentiel : ce n’est pas dans l’accomplissement de la loi que réside la quintessence de la justice. Aucune loi, si bonne soit-elle, ne suffit à faire de nous des justes : on peut n’avoir jamais commis de meurtre et avoir néanmoins le cœur plein de haine, d’injustice et de vaines querelles ; on peut n’avoir jamais volé et avoir le cœur plein d’égoïsme et de convoitise ; on peut n’avoir jamais commis l’adultère, et avoir le cœur rempli d’infidélité et de désirs adultères ; on peut ne s’être jamais parjuré et pourtant n’avoir jamais été honnête. On pourrait penser que la solution réside dans plus de lois, ou dans des lois toujours plus sévères, fouillées et contraignantes, qui ne laissent aucun détail de côté, au fond dans le prolongement de la loi par la casuistique — mais ça n’est précisément pas dans cette direction que le Christ nous invite à aller : ça n’est pas plus de lois qui remédieront à l’incapacité de la loi à nous rendre vraiment juste, c’est autre chose, une autre direction, une autre perspective, qui est de l’ordre de la conversion personnelle, d’une certaine pureté du cœur et de l’intention, d’une recherche intérieure de sainteté et de perfection, d’un amour de la paix, de Dieu et du prochain qui doit habiter notre cœur et qui n’est ni quantifiable ni réductible à des règlements précis.

On voit bien que ce à quoi nous appelle le Christ n’a rien d’une solution de facilité : on n’est pas dans un au-dessus des lois qui laisserait libre cours à la simple complaisance à soi-même… Le « oui » et le « non » que le Christ souhaite que nous donnions, le vrai « oui » et le vrai « non » — qui sont ceux en fait qu’on prononce face à soi-même, devant sa conscience — sont en réalité bien plus exigeants que ceux qu’on adresse aux autres ou qui nous mettent simplement en règle avec la lettre de la loi. De même l’appel à la perfection que nous lance le Christ : « Si ton œil est pour toi occasion de péché, arrache-le ! Si ta main est occasion de péché, coupe-la ! » Ce ne sont certes que des métaphores, et pas des injonctions à prendre au pied de la lettre (pas des lois !), mais il n’en reste pas moins qu’elles disent bien la radicalité et l’exigence que le Christ attend de nous dans l’aventure de notre perfectionnement intérieur.

Hé bien ! c’est cette aventure que nous allons maintenant déposer chacun au pied de l’autel, en demandant au Christ de nous donner, dans la grâce de l’Eucharistie, le discernement et la force nécessaires pour la mener à son terme.