8° dimanche ordinaire : Dieu et l’argent

Homélie du frère Jean-Pierre Mérimée

Il n’y a pas que des bénédictions dans l’Évangile. Et si l’ancien Testament présente souvent la richesse comme un don de Dieu, signe de la générosité divine, l’Évangile de ce jour est une mise en garde sévère contre le dieu argent, incompatible avec le service du vrai Dieu, parce que lui, notre Dieu, entend le cri du pauvre. L’évangile de Luc n’est pas plus tendre « Malheur à vous, les riches, car vous avez votre consolation. » L’Argent est présenté  comme ce maître impitoyable qui fait oublier l’essentiel, la justice du Royaume. Je vous propose de nous arrêter sur cette malédiction du riche.

Parce qu’aujourd’hui, tel que va le monde, la malédiction touche plutôt celui qui n’a pas sa Rolex à 40 ans, celui qui ne spécule pas sur le marché financier, celui qui a la naïveté de croire qu’on peut gagner des élections sans argent, celui qui est atterré par la banalisation de la corruption, et qui craint qu’il n’existe plus en fait de paradis que les paradis fiscaux ou les paradis artificiels.

Verrouiller les issues de secours, c’est la réaction pleine d’humour d’une amie, pour s’obliger à s’arrêter sur cette condamnation sévère de l’argent par Jésus. Trop souvent on cherche à la vider de son sens, à la rendre inaudible à force d’arguties, comme si elle nous gênait pour faire nos petites affaires.

J’en entends déjà certains dire: On en a assez de ces condamnations péremptoires par une Eglise dont le rapport à l’argent n’est pas toujours très clair : le pape François pourrait nous en dire long sur le sujet, lui qui tente d’assainir les finances du Vatican. Assez de ces donneurs de leçon qui profitent des avantages que procure le système et cherchent à se donner bonne conscience à moindre frais ! Tout cela est sans doute vrai, mais ne fait que souligner l’urgence d’entendre vraiment ce que nous dit Jésus aujourd’hui : « Vous ne pouvez servir à la fois Dieu et l’Argent. »

Je me souviens de ma première paye, ce sentiment de fierté, d’indépendance quand j’ai eu les 3 sous gagnés par mon travail dans la poche. De ma première augmentation individuelle de salaire- je travaillais come ouvrier ferrailleur en bâtiment- et la sévère consigne du contremaître de n’en rien dire aux copains pour ne pas les rendre jaloux. Je me souviens aussi d’avoir été désemparé le jour où j’ai perdu ma carte de crédit, comme dépouillé, mis à nu. Je me souviens surtout des précipices côtoyés par ma fratrie de sang à l’occasion d’un partage d’héritage. Je connais enfin la contrainte libératrice d’avoir à rendre des comptes à ma communauté.

Autant de faits banals qui marquent le pouvoir singulièrement fort et prégnant de l’argent dans la vie de chacun. Ses effets gratifiants mais aussi la dépendance, la servitude douce ou violente dans lesquelles il nous met, au risque de perdre sa liberté et sa joie.

Je sais surtout dans quelle structure de péché l’argent nous enferme au plan mondial : il faudrait les ressources de plusieurs planètes pour assurer à tous un niveau de vie comparable à celui de nos pays riches. Et l’écart ne cesse de se creuser entre la poignée de ceux qui ont tout et ceux qui n’ont rien. Aujourd’hui la misère chasse la pauvreté, selon l’expression de Majid Rahnema.

Au vendredi saint, nous entendrons le cri du Christ en croix : « Eli, Eli, lamma sabacthani » « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » ce cri désespéré appelant l’autre à l’aide et auquel aucun écho ne répond jamais ; pour le condamner, le Dieu de l’élite et du sanhédrin, le Dieu des plus forts, de ceux qui n’auront jamais l’occasion de pousser un tel cri, les riches , les nantis, les repus, les vautrés – pour reprendre le vocabulaire des prophètes- , les tout-contents d’eux-mêmes, les fiers à bras du mérite, les héros de l’effort récompensé. Ceux-là n’appellent jamais à l’aide, ils se contentent de chercher des appuis pour assurer leur promotion sociale.

Nous connaissons les remèdes à appliquer, nous qui ne fermons pas nos oreilles à ce cri : Le respect de l’éminente dignité du pauvre ; le respect de la planète, notre maison commune, avec la transition écologique ; la décroissance au plan macroéconomique ; la sobriété heureuse au plan personnel ; le partage avec celui qui n’a rien, et celui qui n’a rien, c’est aujourd’hui chez nous le migrant, le réfugié contraint de quitter son pays pour venir manger les miettes tombées de la table du riche.

Cet évangile nous donne l’occasion de vérifier nos priorités ; de faire le point sur notre rapport à l’argent, sur son emprise dans nos vies, sans masochisme mais avec lucidité ; Et surtout, surtout, de renouveler notre confiance émerveillée en celui qui habille si magnifiquement le lys et l’herbe des champs.