La passion selon Fra Angelico

Couvent San Marco à Florence

En 1442, le frère dominicain Jean de Fiesole, dit fra Angelico, peint a fresco les cellules de son couvent san Marco à Florence.

Cellule N° 34 du couvent San Marco

La prière de Jésus au Jardin des Oliviers

C’est à la lumière de la prière que le frère prêcheur trouve la fin ultime de sa vocation. C’est précisément ce que le peintre suggère dans une représentation unique et inattendue de la prière de Jésus au jardin des Oliviers. À flanc de colline, les apôtres Pierre, Jacques et Jean, tous trois plongés dans un profond sommeil, délaissent Jésus, qui, seul en prière, dans l’enclos de Gethsémani, reçoit d’un ange la coupe du salut, signe de la volonté du Père, quand la vie est donnée jusqu’à la fin (Lc 22, 39-46). Non loin de là, au-delà d’un modeste val du Cédron, dans le modeste logis de Béthanie (Lc 10, 38-42), Marthe, figure ordinaire de la « vie active », se tient, contre toute attente, assise et les mains jointes en prière. Elle est tournée vers Marie, sa sœur totalement plongée dans la méditation des Écritures, figure exemplaire de la « vie contemplative ». À la veille de la Passion du Seigneur, Marthe se met enfin à l’écoute de sa parole, « la meilleure part » et « l’unique nécessaire » qui « ne lui sera pas enlevé » (Lc 10, 42). Distinctes, les deux scènes sont pourtant intimement liées l’une à l’autre, non seulement grâce à l’orbe qui formellement relie toutes les figures, des deux soeurs jusqu’à la coupe du salut, mais aussi et surtout grâce au sens que Jésus donne par sa prière au labeur quotidien. Inspirée par saint Augustin qui souvent affirme la supériorité de la « vie contemplative » sur « la vie active », mais surtout par saint Grégoire le Grand, fervent défenseur de l’union des deux, quand l’amour de Dieu s’accomplit dans le service du prochain, la tradition dominicaine prône, par la voix de saint Thomas d’Aquin, une « vie apostolique » animée par la prière.

Cellule N° 33 du couvent San Marco

L’arrestation de Jésus au Jardin des Oliviers

Au gré d’une composition en bas relief, où la clarté de coloris ocres, jaunes et roses s’affronte au spectre de teintes vertes, grises et noires, l’arrestation de Jésus à Gethsémani révèle un combat entre la force de la lumière et « le pouvoir des Ténèbres » (Lc 22, 52). Non loin de Jésusalem, dans un jardin, à peine éclairé par la faible lueur des torches, Judas, à la tête d’une escouade de soldats, porte en lui-même cet affrontement, ce combat au sombre dénouement. Vêtu d’une tunique et d’un manteau aux couleurs qui l’identifient clairement aux disciples du Christ, Judas porte une auréole aussi terne que les armes, les casques et les armures de la cohorte de l’armée romaine. « Voici Judas, l’un des Douze, et avec lui une bande armée de glaives et de bâtons envoyés par les grands prêtres et les anciens du peuple. Or le traître avait donné ce signe : « Celui à qui je donnerai un baiser, c’est lui ; arrêtez-le. » Et aussitôt il s’approcha de Jésus en disant Salut, Rabbi ! et lui donna un baiser. Mais Jésus lui dit : « Ami fait ta besogne. » (Mt 26, 47-49) Au plus profond de la nuit, lorsque le visage de Judas se dérobe et disparaît dans le déni, il n’y a plus que le regard du Christ pour rejoindre le cœur et la conscience de son ami. Face à l’obscurité de la trahison, ce regard inspire aux soldats une compassion que Pierre, arme à la main, jeté tout contre Malchus, le serviteur du grand prêtre, est encore incapable d’éprouver en son propre coeur. Miroir de toute la tradition biblique et de la Cité de Dieu de saint Augustin, l’Arrestation de Jésus révèle comment la frontière entre la lumière et l’obscurité, au-delà de toute apparence, ne se trouve nulle part ailleurs que dans le plus profond du cœur de l’homme.

Cellule N° 7 du couvent San Marco

Jésus livré aux outrages 

Jésus, livré aux outrages, bafoué et conspué, illumine, dans la nuit noire, la cour du Prétoire. Assis, tel un roi, sur un trône de faux apparat, le Christ, ceint d’un nimbe crucifère et couronné d’épine, éblouit de sa splendide et fragile majesté. Conformément aux Meditationes vitae christi, le Christ n’est pas affublé de la chlamyde pourpre des railleries, mais il est revêtu de la robe blanche de l’innocent. Comme l’idiot, il porte le sceptre et le globe d’un règne de dérision (Mt 28, 27-31), et malgré ses yeux bandés d’homme abandonné aux sarcasmes, son visage rayonne de grâce et de pitié, comme jadis au sommet du Sinaï, le visage voilé de Moïse rayonnait de la gloire Dieu (Ex 34, 29-33). Son maintien, sa douceur et son silence, tout révèle la noblesse de son être, jadis esquissée par le prophète Isaïe : « j’ai tendu le dos à ceux qui me frappaient, et les joues à ceux qui m’arrachaient la barbe ; et je n’ai pas soustrait ma face aux outrages et aux crachats » (Is 50, 5-6). Empruntées à l’imagerie de la piété  médiévale, suspendues dans le vide d’une tenture verte, et comme venues de nulle part, les « armes de la passion » suggèrent toute la brutalité des coups, gifles et injures. Devant son fils, la Vierge Marie assise à même le sol, n’ose se retourner vers lui, et porte sa main contre sa joue, éprouvant dans ses entrailles de mère les coups portés contre son enfant. Inspirée par la dévotion, mais aussi par les Neuf manières de prier de saint Dominique, la scène suscite une rare émotion. C’est l’émotion de Dominique en prière qui, dans la retraite de sa cellule, assis à même le sol, s’abstrait de tous les murmures du monde pour lire, méditer et éprouver en son coeur le récit de la passion du Seigneur

Cellule N° 4 du couvent San Marco

Jésus crucifié

« O crux, ave, spes unica ! » Fichée entre ciel et terre, la croix de Jésus-Christ n’est pas seulement le scandaleux et sombre gibet de bois du Calvaire, c’est aussi le signe d’une espérance et d’un jour sans déclin offert non seulement à la Vierge Marie et Jean « le disciple bien aimé » (Jn 19, 25-27), mais aussi à la multitude des hommes, tels Jérôme et Dominique. « Ô croix mon unique espérance, en ces heures de la passion, augmente les grâces des saints, remets les fautes des pêcheurs. » Au lieu dit du Golgotha, si le ciel,  tendu comme le voile noir des jours de deuil, suggère la mort de Jésus aux jours de sa chair, le calvaire, tel un ravin accidenté, conduit l’imagination jusqu’aux confins du désert. Selon la tradition de la Légende dorée, Jérôme, saint patron des théologiens, avait tout quitté pour vivre la pénitence dans l’aridité du désert de Judée. Il avait tout donné à Dieu, sa pourpre cardinalice, son labeur, ses écrits, sa Vulgate, et même ses lourdes chaînes de pénitent. Mais il avait néanmoins omis de s’abandonner à Dieu en toute humilité, ce dont il ne manqua pas enfin de s’acquitter lorsqu’un jour il fut prié par la voix même d’un crucifix à donner davantage en demandant le pardon de ses péchés. Selon ses premiers biographes, saint Dominique, dans des contrées non moins arides, avait « appris le chemin de la vie dans le livre de la Croix » et ne cessait de crier « Seigneur que vont devenir les pêcheurs ? » C’est ainsi que lesdeux bras tendus vers le crucifié, comme s’il avait tout à recevoir de Lui, saint Dominique implore et accueille le pardon que les hommes ne savent pas demander.

Jésus mis au tombeau

Dans une nature endeuillée et de rochers accidentés, la mise au tombeau illumine de sollicitude et compassion. L’ensevelissement de Jésus, mort sur la croix, ne respecte pas la lettre des Évangiles et devient, grâce à la dévotion des « Meditationes Vitae Christi », une étonnante et bouleversante Pieta. Douloureuse, Marie soutient la tête de son enfant sur ses genoux de mère esseulée. Elle s’adresse encore à lui et d’un geste exprime une ultime prière. « Le tombeau qui recevra votre corps, renfermera mon âme ; je vous l’abandonne ; je vous la recommande ô mon Fils ! ». La Vierge, abandonnée à sa douleur, n’est cependant pas abandonnée de ses proches qui, tels Marie, mère de Joset, et Jean, le disciple bien aimé, prennent soin de son fils unique avec tendresse et discrétion, lui tenant, comme au-dessus d’un berceau, ses bras raides et ruisselant de sang. Plus discrète encore, Marie-Madeleine essuie d’un linge blanc les pieds meurtris du Fils de la miséricorde qui jadis avait guéri les blessures de son âme. Inspirée des méditations du Pseudo Bonaventure, cette Pietaest aussi une réminiscence de la liturgie du Vendredi saint, lorsqu’au cours d’un office solennel, le frère prêcheur vénère la Croix, confesse sa foi et se recueille près d’un gisant de bois. Enveloppé dans sa chape noire, saint Dominique, avance donc au-devant du Christ, une branche de lys à la main. Ce lys n’est pas seulement l’attribut traditionnel du saint dominicain qui sa vie durant est demeuré chaste. Car cette branche de fleurs à peine écloses représente d’abord les prémices, les premiers bourgeons du printemps, qui, délicatement déposés, tout près du gisant, témoigne d’une espérance plus forte que la mort.

Fra Angelico

À l’aube du Quattrocento, lorsque la Renaissancebaigne de sa lumière les terres de Toscane, l’œuvre peint de fra Angelico (1385-1455) bénéficie de la sève pleine de vie de la tradition dominicaine, dite de l’Observance, et offre sa plus belle floraison à Florence, dans le cloître du Couvent san Marco. 

Fra Giovanni de Fiesole, dit fra Angelico est non seulement un maître dans le métier des arts du dessin et de la couleur, qui jamais ne cesse d’approcher l’idéal de la beauté prônée par les peintres Giotto (1266-1337), Lorenzo Monaco (1370-1324), Masaccio (1401-1428). Mais, c’est aussi et surtout un fils en religion de saint Dominique, qui, député par vocation à prêcher, est profondément enraciné dans la loi d’amour de charité qu’inspire l’Évangile. Si donc, parmi les prémices de la Renaissance florentine, fra Angelico rayonne d’une grâce particulière, c’est parce que dans ses miniatures, ses fresques et ses retables, tel l’ineffable Couronnement de la Viergedu Louvre, la beauté idéale se confond avec la Lex amorisexaltée par la tradition dominicaine. Hymne à la loi d’amour divin accomplie dans le Christ Jésus, le cycle peint de l’Armoire des ex-voto d’argent de la Santissima Annunziata, aujourd’hui conservé au couvent san Marco à Florence, représente le testament spirituel de fra Angelico. En effet, en véritable fils de saint Dominique, député à la prédication, fra Angelico contemple et transmet ce qu’il a contemplé : la naissance, l’enfance, la compassion, la passion, la mort et la résurrection du Christ Jésus.

D’après une sentence attribuée à fra Angelico par une chronique du XVIe siècle, « celui qui veut peindre le Christ doit toujours vivre avec le Christ. » Contrairement à ses frères, tels Jean Dominici (1355-1419) et saint Antonin de Florence (1389-1446), célèbres à Florence dans l’art de prêcher, aucun des sermons de fra Angelico n’a été pieusement collationné, mais, pour qui sait contempler, son œuvre peint est en soi un florilège spirituel, un « Hortulus animae », un véritable jardin de l’âme où Dieu se plaît à demeurer. Ayant vécu une longue et réelle intimité avec le Christ, ce fils de saint Dominique a su authentiquement exprimer la paix de Dieu et la faire rayonner. Selon le peintre Alfred Manessier (1911-1993), « peu d’hommes sont parvenus à cette paix ineffable et l’ayant vécue ont ainsi le droit de la dire. »

“Contempler et transmettre ce qu’on a contemplé”

Communément appelé fra Angelico, Guido di Piero, entre en religion sous le nom de fra Giovanni et doit son surnom au frère Dominique Corella qui, dans son Theotocon, fait l’éloge du frère dominicain. Dans cet ouvrage dédié à Piero de Médicis en 1469, fra Giovanni est présenté et loué comme un « Angelicus pictor (…) pas moins grand par la réputation que Giotto et Cimabué. » Ce surnom qualifie non seulement le peintre, mais aussi le frère prêcheur qui, par son art, égale l’autorité de saint Thomas d’Aquin, le maître en théologie, honoré dès le XIVe siècle du titre d’« Angelicus doctor ». Dans la tradition dominicaine et scolastique, angelicusest bien plus qu’un simple titre, c’est un qualificatif qui désigne l’essence de l’ordo praedicatorum. En effet selon le frère Thierry d’Apolda (1228-1300), « l’ordre des prêcheurs est le plus semblable à l’ordre angélique ! En effet, il loue, il bénit, il prêche ; et c’est aussi, comme tout le monde le sait, l’office des anges. » Attaché à la tradition dominicaine, ce qualificatif ne tarde pas à devenir un hommage de la « vox populi ». Ainsi, dans sa Divine Comédie, Dante affirme que Dominique fut «par sa sagesse sur la terre, une splendeur de la lumière des chérubins » quand François, le pauvre d’Assise fut « toute ardeur séraphique ». Fra Giovanni, dit fra Angelico, incarne donc la vocation profonde d’un fils de saint Dominique qui, tel l’ange messager de Dieu, contemple et transmet ce qu’il a contemplé. Contemplare et contemplata aliis tradere.

frère Rémy Valléjo