La Résurrection selon fra Angelico

Cellule N° 31 du couvent San Marco

La descente aux enfers

La descente aux enfers, c’est le feu de la charité qui bravant la mort embrase de tout son éclat le royaume des ombres. Le Christ ressuscité, dans la lumière et la brise du matin de Pâque, force et franchit la porte des enfers pour offrir aux patriarches, prophètes et rois des temps anciens, de venir à nouveau au jour. Saisi par la main, Abraham, le juste et l’ami de Dieu, ouvre le cortège de sa descendance appelée à voir le Seigneur « face à face » et non plus seulement comme dans l’ancienne Alliance, « dans les figures par lesquelles Dieu a parlé à nos pères » (Hb 1,1). Cette « descendance d’Abraham », selon l’Épître aux Hébreux (Hb 2, 14-18), c’est la multitude des hommes et des femmes à qui Dieu offre de partager sa vie depuis les premiers jours de la création. Inspirée par un sermon d’Épiphane de Salamine, proclamé d’ordinaire aux matines du Samedi Saint, cette descente de Jésus-Christ aux enfers est l’expression même de la foi pascale. Cependant, d’après le dessein du peintre, et l’exécution a fresco d’un de ses disciples, ce n’est pas seulement la porte des enfers que le Christ force du feu de sa charité, ni même la porte d’une cellule, que révèle l’architecture d’un mur nu et dépouillé, mais bel et bien le cœur d’un frère prêcheur, généreux mais encore mêlé. En effet, le Ressuscité fait fuir de devant lui les « phantasmata » des hymnes grégoriennes qui tels des démons logés dans les antres obscurs et accidentés des enfers, demeurent encore dans le coeur de l’homme de prière. Conformément aux paroles de l’antique hymne de complies, Te lucis ante terminum , le Seigneur vient ainsi « dissiper les songes et les angoisses de la nuit » pour « garder l’homme sans fin dans son amour ».

Cellule N° 8 du couvent San Marco

Les saintes femmes au tombeau

Sous l’orbe ténébreux d’une grotte sépulcrale, la lumière du Ressuscité jaillit non seulement du tombeau, mais aussi encore davantage du cœur de ses disciples. Marie Madeleine, Marie mère de Jésus et les deux autres Marie, s’avancent toutes tremblantes et tout en pleurs, avec leurs vases de myrrhe et d’aloès, jusqu’au seuil du tombeau, un sépulcre de marbre blanc dont il n’y a plus à soulever la pierre qui le refermait. Contre toute attente, là même où reposait le messie crucifié, siège désormais un ange « à l’aspect de l’éclair, vêtu d’une robe blanche comme neige » (Mt 28, 3). De sa main gauche, l’envoyé du Seigneur, invite à constater le vide, quand de sa main droite il désigne un ailleurs. « Ne craignez point, vous : je sais bien que vous cherchez Jésus le crucifié. Il n’est pas ici, car il est ressuscité comme il l’avait dit. » (Mt 28, 5-6). Plus prompte que ses compagnes saisies d’effroi, Marie-Madeleine s’avance, approche et penche tout son être au-dessus du sépulcre, une main en visière pour mieux voir et constater l’absence du corps de son Seigneur. Marie, mère de Jésus demeure amène et silencieuse, une main ramenée tout contre son cœur. Légèrement à distance, saint Dominique, agenouillé près de l’ange, peine lui aussi à constater cette absence. Mais dans le recueillement de sa prière, ses deux mains ramenées sur la poitrine, il découvre que son cœur est le seul lieu où le Christ demeure« tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 16-20). Car le Seigneur, qui à l’insu de tous s’élève dans la gloire, étendard et palme du martyre en main, ne se trouve nulle part ailleurs que dans le cœur d’un disciple abandonné à la grâce du Ressuscité. 

Cellule N° 1 du couvent San Marco

Noli me tangere – L’apparition à Marie-Madeleine

Aux premières lueurs du jour, la Résurrection du Christ suscite Marie-Madeleine à une vie nouvelle. Dans un jardin printanier, protégé par sa clôture de claies tressées, le Christ Ressuscité éveille Marie-Madeleine à la vie, non pas seulement la vie des sens, du regard et du touché, mais la vie en abondance, d’une âme aimée et réconciliée. Encore toute troublée de n’avoir rien trouvé dans le tombeau encore ouvert sur l’obscurité, Marie-Madeleine d’atteindre le Ressuscité qu’elle prend à tort pour un jardinier (Jn 20, 11-18). Debout, devant elle, bêche posée sur l’épaule, le Christ est non seulement le jardinier de son imagination confuse, mais aussi et surtout le « vrai jardinier de nos âmes » qui, selon les traités spirituels d’Antonin de Florence, offre au « jardin de nos âmes » de porter son fruit. D’un geste, il offre à Marie Madeleine de ne point le retenir, pour lui apprendre à découvrir « le chemin du salut de nos âmes ». Souvenir du lointain Eden, où l’Adam, homme et femme, était l’intime de Dieu avant que le péché ne brise l’Alliance (Gn 2 et 3), le jardin de la résurrection évoque donc l’idéal de la vie du cloître, quand l’âme humaine, enfin abandonnée à l’amitié divine, ne cherche plus rien à retenir mais donne sa vie en abondance. Dès lors, ce n’est plus seulement le Christ qui sort du tombeau, c’est aussi l’âme humaine, qui telle une nouvelle Ève est suscitée dans le jardin. Au gré d’un retournement inattendu, propre à la tradition spirituelle des Ordres mendiants, ce n’est pas seulement Marie, mère de Jésus, qui est la nouvelle Ève, c’est aussi la pécheresse repentie, l’Apôtre des apôtres de la liturgie, appelée à porter la Parole auprès de ses frères. 


Fra Angelico

À l’aube du Quattrocento, lorsque la Renaissancebaigne de sa lumière les terres de Toscane, l’œuvre peint de fra Angelico (1385-1455) bénéficie de la sève pleine de vie de la tradition dominicaine, dite de l’Observance, et offre sa plus belle floraison à Florence, dans le cloître du Couvent san Marco. 

Fra Giovanni de Fiesole, dit fra Angelico est non seulement un maître dans le métier des arts du dessin et de la couleur, qui jamais ne cesse d’approcher l’idéal de la beauté prônée par les peintres Giotto (1266-1337), Lorenzo Monaco (1370-1324), Masaccio (1401-1428). Mais, c’est aussi et surtout un fils en religion de saint Dominique, qui, député par vocation à prêcher, est profondément enraciné dans la loi d’amour de charité qu’inspire l’Évangile. Si donc, parmi les prémices de la Renaissance florentine, fra Angelico rayonne d’une grâce particulière, c’est parce que dans ses miniatures, ses fresques et ses retables, tel l’ineffable Couronnement de la Viergedu Louvre, la beauté idéale se confond avec la Lex amorisexaltée par la tradition dominicaine. Hymne à la loi d’amour divin accomplie dans le Christ Jésus, le cycle peint de l’Armoire des ex-voto d’argent de la Santissima Annunziata, aujourd’hui conservé au couvent san Marco à Florence, représente le testament spirituel de fra Angelico. En effet, en véritable fils de saint Dominique, député à la prédication, fra Angelico contemple et transmet ce qu’il a contemplé : la naissance, l’enfance, la compassion, la passion, la mort et la résurrection du Christ Jésus.

D’après une sentence attribuée à fra Angelico par une chronique du XVIe siècle, « celui qui veut peindre le Christ doit toujours vivre avec le Christ. » Contrairement à ses frères, tels Jean Dominici (1355-1419) et saint Antonin de Florence (1389-1446), célèbres à Florence dans l’art de prêcher, aucun des sermons de fra Angelico n’a été pieusement collationné, mais, pour qui sait contempler, son œuvre peint est en soi un florilège spirituel, un « Hortulus animae », un véritable jardin de l’âme où Dieu se plaît à demeurer. Ayant vécu une longue et réelle intimité avec le Christ, ce fils de saint Dominique a su authentiquement exprimer la paix de Dieu et la faire rayonner. Selon le peintre Alfred Manessier (1911-1993), « peu d’hommes sont parvenus à cette paix ineffable et l’ayant vécue ont ainsi le droit de la dire. »

“Contempler et transmette ce qu’on a contemplé”

Communément appelé fra Angelico, Guido di Piero, entre en religion sous le nom de fra Giovanni et doit son surnom au frère Dominique Corella qui, dans son Theotocon, fait l’éloge du frère dominicain. Dans cet ouvrage dédié à Piero de Médicis en 1469, fra Giovanni est présenté et loué comme un « Angelicus pictor (…) pas moins grand par la réputation que Giotto et Cimabué. » Ce surnom qualifie non seulement le peintre, mais aussi le frère prêcheur qui, par son art, égale l’autorité de saint Thomas d’Aquin, le maître en théologie, honoré dès le XIVe siècle du titre d’« Angelicus doctor ». Dans la tradition dominicaine et scolastique, angelicusest bien plus qu’un simple titre, c’est un qualificatif qui désigne l’essence de l’ordo praedicatorum. En effet selon le frère Thierry d’Apolda (1228-1300), « l’ordre des prêcheurs est le plus semblable à l’ordre angélique ! En effet, il loue, il bénit, il prêche ; et c’est aussi, comme tout le monde le sait, l’office des anges. » Attaché à la tradition dominicaine, ce qualificatif ne tarde pas à devenir un hommage de la « vox populi ». Ainsi, dans sa Divine Comédie, Dante affirme que Dominique fut «par sa sagesse sur la terre, une splendeur de la lumière des chérubins » quand François, le pauvre d’Assise fut « toute ardeur séraphique ». Fra Giovanni, dit fra Angelico, incarne donc la vocation profonde d’un fils de saint Dominique qui, tel l’ange messager de Dieu, contemple et transmet ce qu’il a contemplé. Contemplare et contemplata aliis tradere.

frère Rémy Valléjo