Le retable d’Issenheim peint par Matthias Grünewald

L’ŒIL ÉCOUTE

Chef-d’œuvre du peintre Matthias Grünewald (1480-1528), réalisé entre 1512 et 1516 pour la commanderie des Antonins d’Issenheim, en Alsace, le retable à plusieurs volets est conservé au Musée Unterlinden de Colmar.

“C’est la chair et le sang du mystère divin que tout homme porte en lui, à son insu ou consciemment et qui, remué dans son germe et attisé dans sa croissance et dans son rayonnement, sursaute en étincelles et se révèle en flammes au milieu des nuits terrestres que nous traversons.”

Richard Brunck de Freundeck

L’ŒIL ÉCOUTE

Stefan Zweig, un homme de lettre à l’écoute du retable de Matthias Grünewald

“Dans ses couleurs de feu, l’extase portée à son comble, des teintes devenues fanatiques, la vision apocalyptique de la chute et de la résurrection… un élan sauvage, l’ivresse divine, le délire sacré, l’extase faite image. Quand bien même on se serait appliqué cent fois, mille fois, à partir de reproductions les plus remarquables, à approcher le secret  de ces panneaux rayonnant d’une puissance démoniaque, ici seulement, face à cette bouleversante réalité, on se sent envoûté corps et âme et on sait qu’on a vu de ses propres yeux l’un des miracles picturaux de notre monde.”

Stefan Zweig

L’ŒIL ÉCOUTE

Richard Brunck de Freundeck, un peintre à l’écoute du retable de Mathias Grünewald

Dans le plus lumineux de ses essais, Grünewald ou le paradoxe, écrit en 1947, Richard Brunck de Freundeck ne se contente pas de commenter le retable d’Issenheim peint par Matthias Grünewald. En effet, sous la conduite du chanoine Joseph Walter qui, « au lieu de ramener la peinture dans la perspective des temps modernes, s’emploie au contraire à l’enfoncer le mieux possible dans le foyer de ses origines », Richard entre littéralement dans l’œuvre, par pure sympathie avec l’émoi d’un artiste qui, dans son dessein, le trait et la matière, retrouve l’élan du geste créateur. Dès lors, en évoquant l’art de Matthias Grünewald, comme aucun critique, poète ou romancier, pas même Joris-Karl Huysmans, ne l’ont fait avant lui, Richard dévoile « le plus intime de son intime ». L’essai qui déploie avec une rare sagacité une connaissance de l’œuvre, mais aussi du peintre et de son siècle, devient alors un miroir de l’âme hantée par la solitude et délivrée de ses combats intérieurs par pur renoncement et humilité. 

« Le retable d’Issenheim n’est pas un coffret d’énigmes plus ou moins frelatées, offert à la curiosité, il est ce cycle grandiose consacré à la gloire du Dieu incarné et qui se révèle dans ses flammes successives, avec tout ce qu’il comporte de luttes et de souffrances atroces pour le salut de l’homme et pour la rédemption du monde. Il nous montre dans sa vérité brûlante et, pour ainsi dire, hurlante, cette lutte contre les ténèbres à laquelle nous sommes, par notre destin même, condamnés. Il nous fait passer, à travers les solitudes et la désolation de l’âme, jusqu’à cet étrange rayonnement, à la fois infiniment proche et infiniment lointain, mais qui nous écrase et nous refoule dans une humilité subite et forcée. Grünewald atteint des cimes qui nous font peur, non parce qu’il a su créer des monstres à la façon de Jérôme Bosch, ou des anges à la manière des peintres chinois, mais parce qu’il a cru, avec toute la force de son génie, à l’évidence de l’antagonisme Bien et Mal dont Christ fut à la fois l’enjeu et le Héros. »

« Bien entendu, Grünewald n’est pas le seul à avoir interprété avec grandeur l’épopée divine ; Giotto et beaucoup d’autres l’ont réussie avant lui. Or, il est assez surprenant de constater que Grünewald aborde le premier l’épopée divine dans sa racine et dans sa tige, dans ce qu’elle a de plus abrupt et de plus intransigeant et qu’il pose le problème, non point uniquement comme chose acquise et respectée,mais comme chose proposée toute entière, et sans accommodements factices, à la purgation de l’être par le feu, la souffrance et la mort. En d’autres termes, Grünewald, au lieu d’intégrer doucement la geste Divine dans le geste quotidien de l’homme, à la manière d’un exercice prophylactique qui persuade et fortifie tout en même temps, se plaît à mettre, brutalement et sans ménagements possibles, la nature divine en contact avec la nature humaine et, constatant les déchirures qui en résultent dans les profondeurs de notre pauvre humanité, il cherche à en clouer les lambeaux palpitants dans une peinture, où certes, parmi l’obscurité des épreuves et l’expérience des douleurs, vibre déjà l’aurore de je ne sais quelle résurrection bienheureuse. »

« Grünewald est, sur les routes du devenir, l’errant par excellence, celui qui ne connait ni foyer, ni repos. Sa flamme le consume, mais sans l’entamer le moins du monde et pour le rendre à chaque expérience plus vibrant qu’il n’était, à la manière d’un archet dont la qualité sonore s’échauffe dans la combustion d’un jeu passionné mais soutenu. « Meurs et deviens » telle aurait pu être sa devise si, au préalable, il n’avait éprouvé le désir de galvaniser la matière colorée en y gravant des stries et des blessures de sang et de lumière, assez souples pourtant pour imiter, dans leurs sillages et dans leurs détours, le fil contenu d’une incantation. »

« Pour lui, comme pour beaucoup de penseurs de sa race, compte seul le bond qui, à travers le mystère de la mort, nous délivre de l’obsession de la vie. Il semble qu’au goût de sacrifice, mêlé à je ne sais quel désir étrange de se perdre et de renaître à la fois, habitait sa bouche accoutumée au tranchant des prophéties. Il pensait que la douleur n’était pas pour l’humanité une charge à éviter, un aléa avec lequel il fallait nécessairement composer, mais la tranchée fatale, l’incision noirâtre et cendreuse. » 

« La scène du Calvaire est pour lui, en plus du mystère du Dieu Crucifié, le symbole de cette disjonction et de cette plaie morte, au-delà desquelles se découvrent, comme à travers les brumes de l’aurore, les sommets où règne la parfaite connaissance – Grünewald n’est pas porteur de joie ; il n’est pas celui d’où l’amour émane ainsi que d’un foyer doucement entretenu : il est l’appariteur de la lumière, la fente par laquelle elle fuse et se manifeste, la déchirure par laquelle elle se précipite, plus terrible qu’émolliente du haut du tribunal où siège le Père. Certes, il permet à l’amour de rayonner ; mais c’est un phénomène qui traverse l’âme et la saisit brusquement comme si, d’abord repliée sur elle-même, elle s’épanouissait soudain sous l’éclat du soleil en glorifiant la toute puissance de Celui qui dispose à son gré de notre félicité. » 

Tel un poème symphonique, selon une métaphore musicale, ou plus exactement orchestrale, qui revient régulièrement sous la plume de Richard Brunck, le texte se déploie en thèmes successifs qui s’agrègent et se prolongent jusqu’au plus fin silence. 

« L’esprit de Grünewald a cela de surprenant : c’est qu’il est toujours absent de son objet et toujours dispersé autour de lui comme un fluide ; il habite, selon l’expression que Rilke donnera plus tard à son univers, nulle part et partout, c’est-à-dire dans le silence qui sépare deux évènements également éloignés et rapprochés de l’un et de l’autre : une fin et une résurrection. »

C’est au cœur de ce silence que Richard Brunck redécouvre le mystère de Noël. Il s’agit non seulement du mystère du buisson ardent, jadis approché par Moïse et commenté par les Pères de l’Église, mais aussi et surtout du mystère de la nuit pascale, célébrée et chantée par la liturgie. « Enfoncé dans les origines » du retable, grâce aux éclairages du Père Joseph Walter, l’artiste redécouvre les « figures » du mystère chrétien. Telle la lumière des commencements, le Fiat Luxdu  Livre de la Genèse qui, aux jours de la Nativité et de la Résurrection, révèle l’essence de la Vie. 

« Assurément, Grünewald ne suivait plus dans cette Nativité la prose littérale du texte. Cette fête de Noël était pour lui, non point au figuré mais au propre, un véritable concert, un firmament perçu au fond du puits d’épouvante, quelque chose comme des flammes purgatives qui soudain, et par miracle, se changeraient en étincelles de jubilation et en trépidations de lumière. Non pas que ce soit la métamorphose totale de l’âme en papillon céleste car, parmi ces bigarrures et ces copeaux contournés qui volent en éclat dans tous les sens, sous les brûlures qui les attisent et qui les rongent la nuit, la terrible nuit de Grünewald subsiste toujours et se blottit au fond du sanctuaire. Mais c’est la rupture des ténèbres, la fin du cycle infernal que nous apporte l’Enfant nouveau-né, lui, le plus sûr garant de notre résurrection spirituelle. »

Entré tout entier dans la matière, l’écriture et l’esprit du retable de Matthias de Grünewald, Richard Brunck découvre le mystère d’une nouvelle naissance. Face à la Vierge à l’Enfant, il voit davantage qu’une simple Nativité, telle que des générations d’artistes l’ont représentée, car il découvre l’âme renaissante d’une humanité créée à l’image et à la ressemblance de Dieu.

« Or, l’être encore faible que la Vierge tient dans ses bras, est notre âme renaissante, accédant, par le symbole du Christ, à une vie nouvelle sous le regard direct du Père. »

Véritable transfiguration, suggérée par l’éclair et l’embrasement d’un feu pascal, cette renaissance se confond alors avec le mystère de « l’étincelle de l’âme » des mystiques rhénans, de la « vive flamme » de Jean de la Croix et de la « fine pointe de l’âme » de Thérèse d’Avila. 

« C’est la chair et le sang du mystère divin que tout homme porte en lui, à son insu ou consciemment et qui, remué dans son germe et attisé dans sa croissance et dans son rayonnement, sursaute en étincelles et se révèle en flammes au milieu des nuits terrestres que nous traversons. »

Grünewald et le paradoxe est non seulement l’un des plus beaux et des plus pertinents commentaires sur le retable d’Issenheim, mais c’est aussi un miroir de l’âme d’un homme qui, pour ne point se laisser saisir par les ténèbres, traverse ses propres nuits et celles de son siècle avec humilité, plutôt que de les combattre avec l’aveuglement d’un cœur incertain, meurtri et endurci. D’ailleursl’œuvre gravé de Richard Brunck de Freundeck représente non seulement une spiritualisation, mais aussi une conversion lorsque l’homme se surmonte lui-même, avec humilité, pour devenir l’« âme agissante » qu’il est de toute éternité.

frère Rémy Valléjo