La Pentecôte selon le Greco 4/7

Le regard créateur 

D’emblée, ce tableau représente une saisissante galerie de portraits. Ce ne sont pas seulement des attitudes mais des personnes que Greco donne à voir. C’est d’ailleurs un discret autoportrait qui offre d’entrer dans le cénacle. C’est le portrait d’un vieillard qui, logé entre deux apôtres et légèrement tourné vers nous, suggère un tel sentiment de familiarité et de contemporanéité qu’il serait à peine troublant de se retrouver soi-même au milieu de l’assemblée des disciples. En fait, pour ne point nous laisser demeurer étranger à ces hommes d’autrefois, c’est en croisant notre regard que Greco nous donne de franchir le seuil d’une certaine intimité.

Cependant, comment ne pas être saisi par un sentiment d’étrangeté au milieu d’une telle assemblée ? Cette apparente étrangeté réside dans la mesure d’un regard. Ce regard, c’est celui de Greco qui, à la manière de Michel-Ange, “fait des figures de neuf, dix et onze pieds de long dans le seul but de rechercher une certaine grâce”. Cette grâce recherchée par le peintre est au-delà de la forme naturelle. Il s’agit de la grâce de l’essence, ou de la forme essentielle, qui dans sa pesanteur échappe à la mesure ordinaire. C’est cette grâce qui saisit le regard d’un sentiment d’étrangeté. Selon Greco, “un artiste peut s’appliquer à représenter avec labeur, minutie et science ce que la nature lui offre à portée de main. Mais si la grâce n’a pas saisi son regard cela ne lui servira de rien. L’artiste doit avoir ses instruments de mesure, non dans la main mais dans l’oeil. Seul l’oeil est juge”. Cependant, et parce qu’il est foncièrement créateur, le regard de cet oeil demeure bien au-delà du jugement. D’ailleurs, c’est avec une liberté peu commune que Greco se détourne de tous les jugements dont il fait l’objet à Rome, à l’Escurial et parfois même à Tolède. Car ce qui lui importe avant tout c’est l’indicible d’un regard créateur. “L’oeil du peintre est comme l’oreille du musicien, c’est-à-dire une grande chose. Et si le peintre pouvait exprimer par des mots ce qu’il voit, ce serait là une grande étrangeté, car la vue comprend les aspects de maintes facultés”. Ce que Le Greco donne à voir est donc au-delà du sujet, du dessin et de la couleur. D’ailleurs, ce n’est pas seulement dans les coloris qui lui sont propres et si particuliers que le peintre donne à voir la lumière. Des jaunes vifs, des rouges violacés, des bleus et des verts acides et stridents. En effet, c’est jusque dans les aspérités obscures de la matière picturale que l’âme est appelée à ressentir la lumière. Dans l’oeuvre du Greco, il n’y a pas une touche de peinture qui ne confine à l’abstraction dionysienne de la Théologie Mystique. “Sur le modèle de ceux qui font une statue de quelque étoffe naturelle, qui ne font qu’ôter de devant les yeux les superfluités grossières qui empêchent la vue de ce qui est caché dans la matière, faisant que la beauté de la figure, qui était renfermée au dedans sorte en évidence et vienne à se manifester, en séparant seulement ce qui en retardait la vue”.