La Pentecôte selon le Greco 6/7

La vive flamme d’amour

La Pentecôte du Greco manifeste un mouvement. Tous les disciples sont comme enveloppés et emportés dans un tourbillon. La composition tournoie sur elle-même jusque dans la figure de Marie qui en regardant vers le ciel accuse un léger contraposto. Ce mouvement d’ensemble avec l’ardeur qui l’anime, c’est ce que les maîtres de Greco appellent dans leurs traités de peinture la furiade la figure. Or, pour représenter un tel mouvement, aucune forme ne convient mieux que la flamme d’une chandelle. Ce mouvement anime non seulement le dessin dans ces lignes générales mais aussi le traitement pictural. C’est à l’école de Titien et Tintoret que Greco a appris ce procédé de coloriste qui fait advenir la forme par la seule couleur. Il procède par touches successives, faisant en sorte que les couleurs restent distinctes et non confondues, puis il ajoute çà et là des taches brutales. Ses détracteurs, jaloux et mesquins, prétendaient qu’il usait de ce procédé pour simuler la virtuosité, comme si son ouvrage était une démonstration. Mais ces touches de couleurs fébriles et subtiles et volatiles ressemblent trop à des flammes pour ne pas voir le véritable feu de cette composition. Loin de se laisser égarer par une laborieuse et artificielle démonstration, Greco n’eut jamais d’autre souci que de se laisser inspirer par la flamme créatrice. C’est d’ailleurs la lumière de cette flamme qui aujourd’hui saisit et illumine notre regard comme jadis elle inonda le coeur de Jean de la Croix.

Arrivé à Tolède en 1577, l’année de l’incarcération de Jean de la Croix, Le Greco n’a jamais rencontré le carme accusé par ses frères d’être un illuminé, un “allumbrados”. Il y a néanmoins une vraie connivence entre l’oeuvre de Greco et le commentaire de “La Vive flamme d’amour”. Jean de La Croix rédige ce commentaire à Grenade où il se réfugie après son évasion en 1578. Lorsque, dans le “Chant de l’âme dans son intime union avec Dieu”, Jean de la Croix évoque le mystère de la Pentecôte, il suggère que “l’Esprit de Dieu, tant qu’il est caché dans les veines de l’âme, est une eau suave et délicieuse qui, dans la substance même de l’âme, désaltère la soif spirituelle, et lorsqu’il s’exerce en sacrifice d’amour, il devient de vives flammes de feu”. Guidé par les Traités d’oraison de ses contemporains, Jean de la Croix remonte jusqu’aux principes de la contemplation dionysienne qui dans l’obscurité et le désert du recueillement silencieux conduit l’âme humaine à devenir “déiforme”. Mais selon saint Jean de la Croix, “Tout ce qui se peut exprimer ici reste au-dessous de la réalité, parce que cette transformation de l’âme en Dieu est inexprimable”. En effet, il y a des réalités qui ne peuvent être exprimées par des mots car les mots ne pourront jamais les saisir. C’est donc au mystique et au peintre qu’il revient de manifester ce qui ne peut être exprimé en paroles. Pour l’un, tout est dit par inspiration. “En un seul mot: l’âme est devenue Dieu de Dieu, en participation de son être et de ces attributs que l’âme appelle des lampes de feu”. Pour l’autre, tout est dit par illumination lorsque la seule figure de l’être “déiforme” et “déicolore” se confond avec l’ardeur créatrice.