Dimanche du Corps du Christ : Reconnaissance

Homélie du fr. Thierry Hubert, o.p.

Lundi dernier, je rencontrais pour la dernière fois un couple de fiancés avant la messe de leur mariage et, comme séance récapitulative, nous avons partagé à partir de la bénédiction nuptiale. S’il vous arrive d’assister à des messes de mariage, il ne vous aura pas échapper que la dite bénédiction est placée à la fin de la prière eucharistique, juste après le Notre Père. Comme une façon de signifier que les deux sacrements, du mariage et de l’eucharistie, s’éclairent et se comprennent mutuellement. Il est tous les deux questions de corps qui se donnent par Amour. « Ceci est mon corps, livré pour toi. Prends-le ». Deux sacrements, où l’on célèbre l’amour qui s’offre, entièrement, au risque de perdre.

Nous abordions les premières paroles de la bénédiction où le prêtre demande à Dieu pour les nouveaux époux « donne-leur le corps de ton Fils en qui s’accomplira leur unité. »

Et là, la fiancée, appelons-la, Margaux, a dit : «  oui, cette unité elle s’accomplit, parce dès le début, elle était là. Avant même d’être une seule chair ou un seul esprit, c’est comme ci l’unité avait été toujours là. On s’est découvert, ou on s’est retrouvé, ou reconnu…. , oui, c’était comme une reconnaissance. »

Et puis, là, elle dit : «  oh, c’est un joli mot, reconnaissance ».

 

Là, il y eut un assez long silence, où l’on se regardait, à la fois étonné, joyeux et grave. Chacun laissait ce mot parcourir sa course des oreilles au cœur, de la tête aux entrailles. Tout d’un coup, s’ouvrait un espace, et des images, et des idées étaient déplacées. Le Silence devenait un temps suspendu, pleins de regards échangés, de sourires. Emerveillement et révélation.

 

Reconnaître, connaître à nouveau, consonnant providentiellement comme naître avec et à nouveau. Je vous invite à entrevoir la reconnaissance comme une nouvelle naissance avec. Avec l’être aimé, avec son Seigneur, avec son Corps. À Deviner la reconnaissance comme une nouvelle entrée dans la Vie. Vivre cette révélation : ce que notre cœur cherche toujours profondément, souvent confusément, parfois maladroitement : une unité révélée, actualisée par une présence.

 

Ce que Jésus nous offre en son eucharistie, c’est sa présence. Tous les amoureux le savent, tous les enfants le pressentent, les parents de nos amis Tournesols le vivent, y a-t-il plus grand don que celui de la présence, aimante, offerte gratuitement ? Cela ne change peut-être rien aux difficultés extérieures rencontrées, et pourtant cela change tout en nous. La présence seule suffit pour ne pas baisser les bras, pour poursuivre la route, pour oser espérer. Parce que même seuls, nous ne sommes pas seuls.

 

Présence réelle de Jésus en son eucharistie sous l’apparence modeste du pain et du vin, fruit de la terre, de la vigne, du soleil, de la pluie et du travail de l’homme. Présence discrète mais présence.

Présence réelle qui nous convoque à être devant lui, Jésus, comme devant nos frères des présences réelles. Devant lui, dans le secret de notre prière pourtant balbutiante et si rapidement vagabonde. Présence réelle devant nos frères, lorsque trop vite nous les condensons en des images figées.

La présence réelle de Jésus en son eucharistie nous invite à devenir présences qui réveille et révèle ce qu’il y a de grand de beau, de vrai, dans nos vies, dans nos corps, dans nos histoires.

La présence réelle de Jésus noue ces deux dimensions, du Ciel et de la terre. Car la fête du corps du Christ est dans le même élan, la fête du corps glorieux du ressuscité, celle de sa présence réelle en son eucharistie, celle de son Église, Corps du Christ que nous devenons quand tous ensemble nous communions à son Corps. Et la puissance, la dynamique de l’eucharistie, est de s’offrir encore et toujours, dans une exposition de l’Amour.

Comme Jésus exposé sur la croix, bras écartés, signe précurseur de sa victoire sur les forces de mort.

Comme le pain consacré, exposé par les bras et les mains du prêtre, « Par lui, avec Lui et en Lui ».

Comme chacun des membres de notre communauté, vous comme moi, exposé au milieu de toutes sortes d’activités, de milieux, de visages, traversé dans la joie ou les larmes, vivants, boiteux ou bondissant. Participer à l’eucharistie, c’est être embarquer dans une traversée où l’enjeu est de donner sa vie.

 

«  Oh, c’est un joli mot, reconnaissance ».

Saint Paul écrit dans sa lettre aux Colossiens (3,15), selon les traductions de nos bibles, « vivez dans l’action de grâce », « soyez reconnaissants ». La traduction littérale du grec est plus forte : Saint Paul écrit « Devenez eucharistie ».