2° dimanche ordinaire : l’agneau, le loup, le bouc et la colombe

Thierry Hubert Homélie du frère Thierry Hubert, op

« Voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. »

Convient-il de commencer cette homélie par une fable de Jean de La Fontaine ? Celle de l’Agneau qui se désaltérait dans le courant d’une onde pure quand un Loup survient à jeun qui cherchait aventure,

— Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
— Majesté, répond l’Agneau,
je m’en vais désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d’Elle,
Et par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
— Tu la troubles, reprit la bête cruelle,
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
— Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ? — Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
— Je n’en ai point.
— C’est donc quelqu’un des tiens :
il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts
Le Loup l’emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès.

Voilà ! Le loup et l‘Agneau est la première fable de La Fontaine que j’ai apprise à l’école primaire, il y a 40 ans. Et comme tout ce qui nous arrive comme première fois, cette fable est restée quelque part bien ancrée dans ma mémoire, comme vestige d’une innocence massacrée, tristesse de l’enfant, d’un agneau candide devant une brute bestiale et sanguinaire. Au point que ce pauvre agneau de La Fontaine réapparait souvent dans ma petite tête quand à l’eucharistie , comme prêtre, nous redisons les paroles de Jean le Baptiste : « voici l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde. »

Bien sûr, pour Jean le Baptiste, l’agneau que du doigt il montrait portait la trace de celui immolé de la Pâque originelle. De cette nuit où Dieu avait libéré son peuple de l’esclavage en Égypte. Pour signifier ce passage, cette libération, cette liberté, le peuple hébreu aura en mémoire la figure du plus vulnérable des animaux, l’agneau. Comme un rappel aussi qu’avec Dieu, contrairement aux pronostics du monde, c’est toujours le plus petit membre du troupeau ou du clan qui sauve. C’est le petit Joseph, lâchement abandonné par ses frères et qui leur permettra plus tard d’échapper à la famine. C’est David le petit berger avec sa fronde devant le géant Goliath bien armé. C’est le serviteur souffrant d’Isaie ; «  comme un agneau conduit à l’abattoir, il n’ouvre pas la bouche. Arrêté, puis jugé, il a été supprimé. Mais par ses blessures, nous sommes guéris. »

Jésus, l’agneau de Dieu – la formule arrive pour la 1ere fois dans la Bible – incarnera cette prophétie d’Isaïe. On est au début de l’Évangile de Jean et déjà est annoncé à mots couverts le drame de la Passion.

Innocent mis à mort par la bêtise humaine. Le petit agneau de La Fontaine nous redit que l’agneau est d’abord innocent. Même si on fait de lui un bouc, un bouc-émissaire.

Le bouc-émissaire, celui qui de plein fouet est déclaré coupable, qui paye pour tous les autres, et prend sur lui tous leurs ratés, leurs pêchés ; on préfère l’exclure, l’envoyer au loin, exilé. C’est dans la Bible que le bouc émissaire trouve aussi son origine. Pour éloigner les péchés du peuple, l’on choisissait, au jour du Grand Pardon, un bouc au hasard. En lui imposant les mains, le Grand prêtre prenait le fardeau des péchés du peuple et le bouc était envoyé dans le désert, condamné à errer, à mourir, à l’écart. Jésus, lui ne sera pas choisi par hasard. Sa prétention d’être l’égal de Dieu, – Fils de Dieu comme le dit aussi Jean-Baptiste – sera une raison religieuse suffisante pour le mettre à mort, à l’extérieur de la Ville.

Plus fragile qu’un bouc, Jésus accepte, consent d’être l’Agneau, capable non seulement de porter mais d’enlever le péché du monde. Une fois pour toutes, Jésus a pris sur lui, a soulevé, a porté, a enlevé le péché. Il l’a cloué sur la croix. Pour qu’à jamais, lui le Juste rejoigne tous les damnés de la terre pour les entraîner au royaume du Père. « Mon père, pardonne-leur, parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font ». Ils ne savent pas ce qu’ils font quand ils me crucifient, ils ne savent pas ce qu’ils font quand ils pèchent. Cette demande, adressée à son Père, de pardonner à tous les hommes, signe la fin de l’engrenage, transforme le gibet de la croix en instrument du sauvetage, de salut.

« J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et il demeura sur lui. »

Un agneau, un loup, un bouc et une colombe… vous allez trouver que mon homélie ressemble à s’y méprendre à l’arche de Noé. Eh bien, çà tombe bien car c’est avec Noé qu’apparaît la première colombe biblique, lâchée après le déluge, et qui revient avec un brin d’olivier dans son bec.

La colombe de Noé, avec son rameau d’olivier, était le signe précurseur de l’alliance de paix qu’un arc-en-ciel signera : « Jamais plus je ne maudirai le sol à cause de l’homme. »  La colombe descend sur Jésus et l’Esprit demeure sur lui. » Elle est, au début de la vie publique de Jésus le signe précurseur de l’alliance nouvelle et éternelle, scellée par le sang de l’Agneau. « Agneau de Dieu, qui enlèves le péché du monde. donne-nous la paix. »