7e dimanche de Pâques : Unis dans le nom du Père

Denis CerbaHomélie du frère Denis Cerba, op.

Nous avons célébré jeudi dernier l’Ascension, le départ du Christ, et nous vivons depuis lors dans cette absence. Les disciples, et nous après eux, ne bénéficions plus de cette relation directe, immédiate, quotidienne, quasi-évidente au Christ. Cela marque définitivement notre condition de chrétien sur cette terre : le Christ n’est plus là. Pourtant le Christ demeure le centre de notre vie, le nerf de notre relation à Dieu : le Christ est parti, mais pourtant il ne nous a pas abandonnés. Il veut plutôt que nous franchissions un palier, sans doute que nous entrions avec lui dans une relation plus profonde que celle de la simple fréquentation quotidienne, où la méprise et la superficialité sont facilement à l’aune de la familiarité. Avant sa mort, les disciples l’ont pris les uns pour un simple rabbin, les autres pour un simple maître de sagesse, les autres encore pour un simple prophète, certains même pour un simple chef de bande, un agitateur, et il n’est pas sûr que même maintenant ils aient vraiment compris qui il était — et la même question se pose évidemment pour nous : pour qui prenons-nous vraiment le Christ ?

Le Christ, donc, nous quitte mais ne nous abandonne pas : c’est pourquoi il nous laisse un dernier message, un message qui va à l’essentiel, celui que nous venons d’entendre, et qui se condense dans ces quelques mots : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes ». L’unité, l’unité entre vous — c’est la teneur essentielle du dernier message du Christ. L’unité dans le nom du Père. Comment comprendre et mettre ça en œuvre ? On voit bien que toutes les unités ne se valent pas et que le Christ ne prône pas n’importe quelle unité. Il nous laisse à l’unité dans le nom du Père. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire, et que faire de ça en son absence pour lui rester fidèle ?

Déjà on peut dire que l’unité à laquelle le Christ nous appelle n’est pas la banale unité autour d’un leader, même autour de lui comme leader. L’unité autour d’un leader, c’est la forme la plus vide d’unité. C’est facile de suivre un leader, mais ça ne mène à rien : ça décharge de ses responsabilités, ça simplifie la vie, ça évite de réfléchir et de prendre soi-même des décisions, ça fixe un but — mais ça n’est pas du tout ce que le Christ veut pour nous. Le Christ n’est pas notre leader, même s’il est la tête dont nous sommes le corps — et encore cette métaphore n’est-elle sans doute qu’une simple approximation de ce qu’il veut dire : nous sommes le corps du Christ, le Christ est la tête de ce corps, mais il veut pourtant, d’une façon ou l’autre, que nous fassions sans lui…

C’est d’ailleurs ce qu’il dit lui-même très clairement : « Quand j’étais avec eux, je les gardais unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné. » En fait, quand le Christ était avec ses disciples, il les gardait déjà unis dans le nom du Père : il ne les gardait pas simplement, et même pas du tout, autour de lui comme un leader, mais unis dans le nom du Père. En fait, après comme avant, avec ou sans lui, rien n’a fondamentalement changé : avant il les gardait unis dans le nom du Père, maintenant il demande au Père de les garder unis dans son nom.

Qu’est-ce que ça signifie d’être gardés par le Christ unis dans le nom du Père, après comme avant ? Il faut être attentif à la formulation complète : « Père saint, garde mes disciples unis dans ton nom, le nom que tu m’as donné, pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes. » Il y a deux choses importantes. D’abord, l’unité à laquelle nous appelle le Christ a pour modèle celle qui règne entre lui et son Père, elle lui est similaire : « … pour qu’ils soient un, comme nous-mêmes [sommes un] ». Deuxièmement, et tout aussi important, l’unité qui règne entre le Christ et son Père est une unité très spéciale : c’est pas une unité donnée d’avance, c’est une unité de don, une unité qui ne provient de rien d’autre que d’un don. « Le nom que tu m’as donné » : ça signifie à la fois la nature divine que Dieu le Père communique, donne, à Dieu le Fils, et la mission que le Père donne à son Fils de le révéler, d’être son représentant vraiment fidèle auprès de nous. Hé bien ! la leçon est claire pour nous : comme celle entre le Père et le Fils, l’unité à laquelle le Christ nous appelle et dans laquelle il nous garde n’est rien si elle n’est une unité de don. On est unis dans la seule mesure où on se donne les uns aux autres quelque chose — et même pas seulement quelque chose, mais ce qu’il y a de plus important : on est unis dans le Christ, on est chrétien, seulement si on se donne les uns aux autres, si on s’apporte les uns aux autres, dans notre comportement et notre vie quotidienne, la révélation de Dieu, la révélation de qui est Dieu. Le Christ a révélé Dieu par sa façon d’être, c’était sa façon d’être uni à son Père : à nous maintenant de révéler le Christ, et Dieu à travers lui, par notre façon d’être, c’est notre façon d’être unis au Christ, à Dieu, et entre nous.

Et si on se demande comment concrètement révéler le Christ par notre façon d’être, je pense que la réponse est assez évidente à partir d’un autre leitmotiv de l’évangile de Jean : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ». Cette unité dans laquelle le Christ veut nous garder malgré son absence et peut-être même plutôt grâce à son absence, cette unité non pas fermée mais ouverte, non pas exclusive mais inclusive, cette unité de don et pas de possession, cette unité généreuse qui laisse libre et responsabilise, elle ne se réduit pas à une unité doctrinale, une unité de doctrine, une unité d’idées — elle ne se réalise que dans une certaine forme d’amour dont le Christ a donné l’exemple par sa vie donnée pour tous jusqu’à la mort.

C’est dans cette exemple du Christ que nous nous replongeons quand nous célébrons le sacrement de l’Eucharistie : nous lui demanderons la grâce qui nous aidera chacun à œuvrer à cette unité dans et par l’amour de Dieu et du prochain.