Homélie de Messe d’Ascension

 frère Franck Dubois, op.

Mon papa aujourd’hui à la retraite a pris beaucoup de photo dans sa vie, la plupart ne sont toujours pas classées et encombrent cartons et étagères (ces photos furent prises avant le numérique). Ma maman lui a souvent dit : « tu vas passer beaucoup de temps dans l’ascenseur pour classer tes photos » exprimant par là sa conception, très imagée,  du temps de purification qui serait nécessaire à papa pour accéder au ciel ; le temps d’achever, en transit entre terres et cieux, ce qu’il n’aura pas encore accompli sur terre au jour de sa mort. Evidemment, maman dit ça à papa pour l’inciter à ranger son bazar. Il lui arrive aussi de rappeler à mon père que, au fond, ça ne sert à rien d’accumuler trop de choses, parce qu’on ne partira avec rien de tout ça là-haut. Avouons que c’est un peu contradictoire avec le coup de l’ascenseur, mais pas faux non plus. Ou peut être justement que le temps de transit entre ici bas et là haut sera proportionnel au nombre de choses plus ou moins inutiles et futiles accumulées sur terre, et qui nous retiendraient dans notre dernière course vers les cieux…

Jésus lui est monté directement, jusqu’à la droite de Dieu : autant dire, le dernier étage, l’infiniment haut. Et à bien y réfléchir, sa trajectoire est d’autant plus fulgurante qu’il partait de bien bas, de tout en bas puisqu’il avait bien pris soin de traîner sur terre avec les vilains et les paumés. Depuis son baptême au Jourdain, où il touche le fond de la piscine avec les plus grands pêcheurs, au scandale de Jean-Baptiste qui voulait l’en empêcher, jusqu’à la croix où on le dresse au rang des brigands, en passant par la terre sur laquelle il se penche et écrit, alors qu’on lui présente la pécheresse adultère, ou encore les pieds poussiéreux de ses disciples, l’aventure de Jésus n’a de cesse de frôler en rase motte les plus bas étages. Histoire de se lier avec tous ceux qui sont coincés, sans rêve d’ascenseur, jusque dans les enfers mêmes.

Jésus, certes, n’a pas eu de difficulté pour passer de la cave au grenier. Il n’avait pas de photos à trier, ni d’autres éléments encombrant dont il eut à se délester. La question m’a toujours taraudé de savoir s’il était arrivé là-haut avec sa tunique, ses sandales et le reste de ce qu’il portait au jour de son ascension. Probablement pas. Mais il est bien monté avec d’autres choses. Au minimum, le souvenir de ceux qu’il avait croisés sur les chemins.

Il est là, debout devant le Père, marqué, par toute cette foule qu’il vient de laisser quelque étages plus bas sur les chemins de Galilée, dans la poussière des villages ou croupissent pauvres et indigents, malades et veuves, où jouent les enfants et où les fiançaient festoient. Il est là, debout, et le Père devine aussi sur sa Face chérie inclinée devant lui les traces des larmes, répandues par amour sur Lazare, et sur ses pieds la marque encore rougie des mains de Madeleine qui voulait le retenir et puis, il sent de ce corps remonté des enfers la douce odeur du parfum versé par la femme… Le Père le regarde : est-ce bien son Fils ? Comme il a changé… Si du moins il pouvait lever sur lui son regard tendre et doux comme autrefois sur le jeune homme riche, mais Jésus baisse les yeux. Il est tellement uni avec toute cette humanité dont il vient de partager le vie, qu’il a d’un coup comblé et rempli toute la distance qui séparait le péché de la gloire. Il s’est tellement mêlé avec eux tous, qu’il remonte, tel le prodigue, après avoir erré loin de sa maison. Il porte le péché du monde à l’entrée du Royaume, que de boue en profane maintenant le seuil !

Alors, Jésus muet, comme la brebis, lève ses mains transpercées aux deux trous béants hier auscultés par Pierre dans la chambre verrouillée. Jésus lève bien haut ses mains clouées luisantes encore du baume versé par Nicodème, dégoulinant de sang de sueur et de mire… et l’on ne  sait si c’est un salut ou une ardente prière. « Père, ces mains ont péché bien des hommes sur la terre et même au plus profond des enfers. Je te remets leur esprit. Je te présente avec mon corps le corps de tous ceux ci. Ils étaient tes enfants, ils sont maintenant mes frères. Si tu m’acceptes encore auprès de toi, avec moi c’est eux qui entreront aux cieux. » Et le Père de majesté étreint son fils, et sent le cœur sacré battant dans sa poitrine consumé de passion pour le salut du monde.

Frères et sœurs, Christ est bien le Grand Prêtre qu’il nous fallait, les mains ouvertes et touées tendues devant la Gloire, Jésus intercède chaque jour pour nous tous, auprès du Père. L’Ascension c’est cette nouvelle exquise : Dieu reste homme en Jésus Christ, il sait à l’intime de lui-même tout ce qu’il en coûte d’être un homme. L’Ascension n’est pas une Incarnation à l’envers, au contraire. L’Ascension achève la trajectoire du Christ dans sa chair : toute chair est faite pour s’élever jusqu’à Dieu. Le plus matériel attend de se réconcilier avec le plus spirituel. Et cette lente maturation des corps par l’Esprit advient dans chacune de nos relations qui façonnent et marquent nos corps et les unissent entre eux pour que de chair en chair et de loin en loin tous soient emportés par celui qui déjà est arrivé au Ciel. Un seul corps, dans le Christ.

Je comprends mieux la réaction de maman : elle invite papa à intérioriser les photos. A se rendre-compte que ce sont les relations dont ces divers portraits et paysages sont le miroir, qui comptent et qui demeurent. Relations avec les êtres chers figés sur le papier. Ce ne sera donc pas les photos qu’il faudra trier dans l’ascenseur, mais plutôt nos relations qu’il conviendra de parfaire mystérieusement dans une communion avec les êtres aimés, et ceux que nous n’avons pas assez aimés, que la mort même ne saurait interrompre.

Alors, nous aussi nous aurons part à ce mystère, et de nos yeux de chair, debout dans la gloire, avec Christ, nous verrons Dieu.