Homélie du 22° Dimanche Ordinaire : les places du repas de noces

IMG_4927 Homélie du frère Franck Dubois

Si cet été vous avez été, comme moi, invité à un mariage, à la messe, et à la soirée ; vous êtes sans doute passé par cette phase peu agréable, remplie d’appréhension et de doute, où les invités se pressent autour d’un tableau d’affichage, rappelant étrangement celui sur lequel furent jadis affichés leur résultat au bac… En se frayant son chemin jusqu’aux listes fatidiques on se surprend parfois à faire une petite prière : pourvu que je ne sois pas à la table de tante Machin, ou faites que je sais avec mon copain Untel.

Mais ça se corse parfois. Lorsque, comme moi, vous cumulez le double handicap d’être non-casé, et incasable, comprenez célibataire endurci, et entrant difficilement dans les catégories préétablies, le stress est encore plus grand. Il répond sans doute à un stress plus grand encore de la part des organisateurs du repas : mais où est-ce que l’on va bien pouvoir refourguer le religieux ?

Évidemment, les chanceux parmi nous – ce ne fut pas mon cas cet été – savent déjà où ils seront affectés. Par exemple : les témoins à la table des mariés, la meilleure bien sûr. Sauf que cela se complique, parce que la table des époux est rarement la bonne. Ces derniers sont absents la moitié du temps, mais pas question pour vous de vous absenter avant la fin du temps imparti. Il faudra être patient avant d’enfin pouvoir danser… c’était bien pour ça qu’on était venu à la fin… moi en tous cas.

La meilleure place n’est pas celle que l’on croit. C’est d’ailleurs tout le problème avec notre Évangile. Il y a des « dernières places » si peu « dernières », que les occuper relève davantage d’un orgueil mal déguisé et d’une ostentation malicieuse que d’une franche humilité.

Ne prend pas la place du pauvre qui veut. On ne s’improvise pas humble, alors qu’il est si facile de gonfler la poitrine. Celui qui s’élève monte d’autant plus haut que sa vie est vide. S’abaisser, par contre, cela s’apprend. Il faut être sage pour descendre, lesté par une sagesse patiemment acquise. « L’idéal du sage, c’est une oreille qui écoute ». Voyez comment le Seigneur a bien fait les choses. Si vraiment vous voulez vous mettre à l’école des humbles, vous n’aurez pas le choix. Écouter les humbles, cela demande déjà de se mettre à leur hauteur, en se baissant. Eux qui ne parlent pas plus fort que les autres, et qui ne brillent pas dans leur langage. Écouter pour apprendre des pauvres, de petits, qui sont nos maîtres.

S’abaisser, ce n’est pas les singer non plus. On ne vit jamais vraiment la vie des autres, on ne joue pas au pauvre, ce serait leur manquer de respect. N’honore pas qui veut les pauvres, les préférés du Seigneur.

D’ailleurs, le Seigneur ne fait pas grand cas de la dernière place. Ce n’est pas un absolu, juste une étape, pour remonter ensuite plus haut. Et puis cette place, personne ne pourrait l’occuper, Jésus se la réserve jalousement. Car c’est de là qu’il nous guète chacun, et nous attend, pour nous faire avancer jusqu’à notre bonne place. Celle-là, on ne se l’attribue pas ; on la reçoit. Voilà la sagesse de l’hôte vraiment humble : mendier sa place au seul à qui il revient de la lui attribuer. Au « médiateur de l’alliance nouvelle », à Jésus, qui sait exactement où nous insérer dans la foule des convives, pour faire de nous le voisin idéal, attentif, drôle, réconfortant, prévenant. Jésus sait exactement où nous placer pour faire de nous le meilleur des convives, c’est à dire, un bon médiateur, placé juste où il faut dans la grande chaîne des invités réunis autour de la table du banquet. Se laisser placer par Jésus, qui fera ainsi de nous des passeurs de joie, d’espérance, de charité. Des créateurs d’alliance entre convives qui sans notre concours se seraient ignorés, parce qu’ils se seraient ennuyés.

Alors, non, la place, en soi, n’aura plus d’importance. Avance plus haut. Une place, douze, vingt mille, que sais-je. Et on sait bien comment ça va se passer : il y a de fortes chances qu’on se retrouve assis à côté de tante machin, justement. Mais peu importe. Si le banquet est joyeux, et si je contribue à cette joie, celle-là même que partage dans les cieux la multitude des anges en fête, peu importe la hiérarchie, du moment que mon nom est écrit là-haut, sur le céleste tableau d’affichage.

Alors, nous serons enfin à notre place, ce qui n’est pas une mince affaire, et peut parfois être la question de toute une vie. Suis-je là où je dois être ? Il faut parfois mendier longtemps à Jésus cette grâce. Mais la récompense est immense : devenir membre de cette chaîné qui de Jésus, assis là à un bout de la table, va jusqu’à Celui qui, au centre du festin, préside à cette fête. Dieu le Père, en gloire et majesté, dont la toute puissance n’est que rehaussée par la joie des convives. Il n’est jamais loin de son Fils, pourtant assis, tout là-bas, à l’autre bout de la table immense. Ils sont proches, bien que distants, car l’Esprit n’a de cesse de parcourir les rangs des invités. Il les traverse et les élève, il est leur joie et leur amour. Il est leur vie même, qui relie le Père et le Fils dans une même exultation de savoir tous leurs enfants réunis autour de la table.

La noce est commencée. Le discours a été un peu trop long. Voilà maintenant le repas. Et puis enfin le meilleur. Moi aussi, frères et sœurs, il me tarde déjà de danser…