Homélie du 4e dimanche de Carême

duboisPar le fr. Franck DUBOIS, op

Homélie pour le quatrième dimanche du carême 2015.

Assises du pèlerinage du Rosaire.

 

« Quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi ! »

Il y a mal donne. Jésus est élevé, sur la croix, au Calvaire, il se relève, au tombeau, d’entre les morts, et il s’élève dans les cieux à l’Ascension : « Regardez-moi, plus haut ! ». Très bien, mais le souci c’est qu’il n’y a pas grand monde autour du calvaire, personne dans le tombeau, et que quand les disciples regardent le ciel où Jésus vient de monter, ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Du coup, des anges sont dépêchés exprès pour leur dire : « ok, laissez tomber les amis. Quand votre maître disait : je monte aux cieux, ce n’est pas du tout ce que vous croyez. »

On manque de jugement. Pas de doute. De même, Jésus, lumière du monde, fait plutôt fuir qu’attirer. Pourquoi donc ? D’abord, nos mamans nous l’ont assez dit : « Redresse-toi un peu, ne t’affale pas, ni sur ta chaise, ni dans ta vie, retire les mains de tes poches et regarde autour de toi deux minutes au lieu de regarder par terre, ou de fixer ton écran. » Nos mamans ont aussi dit : « Mais allume enfin ! On ne voit rien dans cette chambre. » Mais attention, même adulte, on n’a pas forcément beaucoup changé. On porte son regard pas plus loin que ses petites (ou parfois grandes) misères, ses petits cercles de connaissance… Et puis on aime parfois rester dans le noir. Car on a peur, on a honte aussi, à certaines heures, de se montrer. Heureusement, le Seigneur est psychologue. « Tu ne veux pas regarder plus loin, dépasser les apparences, sortir de ton monde clos et sombre ? Très bien, j’irai chercher ton regard là où il se pose habituellement. » Au sol.

Voyez Bernadette, à Lourdes. On ne lui en veut pas, elle est de corvée de bois, elle regarde par terre. Bien que future mystique, elle ne pense pas spontanément à chercher le bois mort en haut, sur la croix du Sauveur, ça ne remplirait pas le poêle familial. Donc, par terre. Et la Vierge Marie pédagogue, va dans son sens. Elle la pousse à s’agenouiller. Elle la fait creuser, s’enfoncer dans le sol pour y trouver une source. Et même, se barbouiller le visage avec la boue du sol, histoire de ne plus rien voir du tout, à l’ombre de la grotte. Mais voilà. Ce n’est peut-être que comme cela que Bernadette, la plus pauvre, la plus humiliée de toutes les filles de la ville, rivée au sol, cachée dans le noir, appréciera d’autant de lever enfin les yeux pour voir la lumière. Et la Dame qu’elle voit dans la grotte, « lui parle comme à une personne ». L’abaissement n’était que de façade. Pour sûr, Dieu par la Vierge a relevé Bernadette. Passer par le bas, pour monter tout en haut. Le seul détour qui vaille.

Notez, la ruse divine se poursuit avec nous. A Lourdes, on s’agenouille, pour prier Dieu, et pour servir son prochain. On y plonge aussi, dans l’eau des piscines. On y touche le fond, de bien des manières. Au propre, comme au figuré : « Vous voulez rebondir ? Venez donc toucher le fond de la piscine, à Lourdes. Vous aspirez à vous cacher, à l’écart, bercé par la douceur d’un peuple recueilli ? Venez avec à la grotte vous blottir dans la prière. On vous laissera tranquille. On veillera avec vous. »

Ce qui est finalement terrible, pour le nouveau directeur régional du Rosaire que je suis, c’est qu’à Lourdes, on aime l’ombre. Qu’est ce qui motive les foules dans les activités de ma région. Pas une homélie un peu longue du directeur, ni une conférence pieuse. Non. Un chapelet récité en région à 5h du matin à la grotte, et sous la pluie si possible. Impossible de le supprimer l’an prochain, les gens adorent. Ils adorent Dieu, dans l’obscurité de la nuit, à cette heure plus que matinale. Les ténèbres, pour mieux voir la lumière.

Bien sûr, dehors, les gens nous raillent : « Voyez ça les chrétiens, ils sont masochistes, ils aiment se faire du mal, ils adorent s’abaisser. C’est qu’ils n’ont pas réglé tous leurs problèmes avec leur maman. Ils rasent les murs, à l’ombre. Nous au moins, qu’ils disent les gens au dehors, on a des spots, des vraies lumières, pour y voir bien clair. On a des programmes informatiques très rodés qui nous prédisent l’avenir, à coup de statistiques. » « Vous avez presque 40 ans, un antécédent comme si ou comme ça dans votre famille, vous êtes un brin chauve, un peu maigrichon. Tout ça dans la machine, attendez… voilà votre avenir : Vous mourrez, statistiquement à telle date précise, à telle position sociale, avec en prime une chance sur deux d’être divorcé (pas de chance ici pour moi !)…  Voyez, nous dit-on, tout est vu pour vous. Faites-nous confiance nous on a la lumière, et on sait où on va… »

« Oui, je réponds, dans le mur. » La belle affaire. « Nous, dis-je, on va à la croix ». – « Pas mieux », rétorquent les autres. « Mais que si ». Parce que la croix, élevée là-haut qui nous fait lever la tête, elle ne peut être comprise que si on la traverse. Un mur reste un mur. On s’y cogne. C’est tout. Tandis que la croix est un passage. Un centurion qui passait par là l’a d’ailleurs fort bien compris. « Cet homme est le fils de Dieu » a-t-il déclaré, voyant Jésus en croix. C’est qu’il a vu Dieu dans cet homme, Dieu plus loin que la mort. Dieu, l’épreuve traversée.

Vers la croix, donc, et toujours en voyage. Parce que Dieu sait bien que, chez soi, on n’y voit rien. La Vierge s’est bien gardée d’apparaître dans la seule pièce où se tassait la famille Soubirou. Un peu d’espace, un peu à l’écart, un peu à l’ombre, plus bas, près de l’eau. Bernadette a fait ce petit pèlerinage, ce détour si vous voulez, pour pouvoir voir. Avec elle, Dieu n’invente rien. « Tu ne comprends rien à mon message ? – a-t-il dit, en son temps, au peuple juif – va donc faite un tour 40 ans au désert. Tu ne vois toujours pas ? 70 ans d’exil, pour que tout ça repose un peu. » Et le peuple revient sonné par le petit détour : « ah oui, là, maintenant on voit mieux… »

Certes, soyons sérieux et réaliste. Nous n’avons pas forcément tous ici 40 ans ou 70 ans devant soi. Pas de panique, le détour peut très bien s’opérer en 5 jours, transport, nourriture et logement compris. Ca s’appelle le pèlerinage du Rosaire, c’est à Lourdes, du 5 au 11 octobre, et c’est pour vous.