Homélie du 6ème dimanche de Pâques

hpFr Hervé Ponsot, op

 

 

 

 

L’amour d’amitié

Frères et sœurs, il n’est pas rare de rencontrer des personnes qui s’étonnent qu’un religieux prêtre comme je le suis puisse parler aujourd’hui d’amour : quelle qualification a-t-il pour cela alors qu’il ne connaît rien par exemple à l’amour conjugal ? Eh ! bien, au risque de choquer ou simplement de surprendre, je vais le faire : d’abord parce que la deuxième lecture et l’évangile ne parlent que de cela et ne me donnent pas le choix, mais aussi parce que ce mot d’amour, et plus encore la réalité de l’amour, sont aujourd’hui galvaudés et méconnus.

Nous souffrons en effet d’une double méprise : la première est celle qui consiste à faire de l’amour un produit de grande consommation, en oubliant que sa véritable source se trouve en Dieu, et qu’il désigne la relation entre les personnes divines. Aimer n’est jamais facile, aimer demande du temps, aimer s’apprend, à partir de cette relation exceptionnelle qui se vit au cœur de la Trinité, et qui fait chacune des personnes tout à la fois une et trois, parfaitement distinctes et totalement unies. C’est pour marquer cette spécificité et cette force que les premiers chrétiens, saint Paul en particulier, ont mis de côté le terme grec habituel d’eros pour utiliser un mot nouveau, celui d’agapê ou de charité, lui aussi hélas ! bien trahi aujourd’hui : non, on ne fait pas la charité, mais on construit dans le temps une relation d’amour grâce au don que Dieu nous fait de lui-même.

L’amour parfait vient donc d’en haut, mais il reste sujet à une deuxième méprise. Sa manifestation la plus haute n’est pas en effet l’amour conjugal, même s’il est important et magnifique, mais l’amour d’amitié, celui précisément dont parle Jésus à ses disciples : « je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis ». Ce qui fait la grandeur de tout amour est sa gratuité, et l’amour d’amitié en est le plus bel exemple. Et là, vous comprenez qu’il n’est aucune raison d’en exclure quelque prêtre que ce soit, qui en plus de connaître un peu ce qu’il en est de l’amour conjugal par ceux qu’il accompagne, peut être lui aussi doué en amitié…

Mais comment mettre en œuvre cet amour dont je vous parle ? Certainement pas en étant envahissant, dégoulinant ou asséchant, mais toujours en retrait. Là encore, Jésus nous le dit dans l’évangile que nous avons entendu : « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis ». Très souvent, trop souvent, nous entendons cette affirmation comme impliquant de perdre la vie en la répandant : c’est une lecture, mais il en est une autre, perdre sa vie en se retirant de soi, en laissant tout l’espace à l’autre, exactement comme l’a fait Dieu lors de la création, et comme Jésus l’a encore fait sur la croix. Pas d’invasion, tout au contraire, un retrait de soi pour laisser toute la place à l’autre, et en particulier au Tout-Autre, et dont l’apprentissage peut demander beaucoup de temps et de renoncements.

Le résultat n’est même pas garanti et c’est toujours cette affaire de gratuité : l’amour divin, le véritable amour, ne peut s’imposer, il peut seulement être proposé, et il demande encore à être reçu, accueilli, célébré, alors qu’il est souvent rejeté. « L’amour n’est pas aimé », aurait dit saint François d’Assise : c’est le risque qu’il a toujours couru, et qui le manifeste précisément comme amour. C’est le risque que Dieu prend aussi en nous choisissant pour être avec lui, comme Jésus a choisi douze disciples : il y a eu beaucoup de fruits, mais aussi un peu de déchets.

Enfin, 1/12e d’échec : ce n’est pas très important, et beaucoup de capitaines d’industries se satisferaient d’un aussi bon pourcentage. Mais ils diraient sans doute, comme Jésus aujourd’hui : allez, ne vous arrêtez pas en si bon chemin. Continuez votre travail, annoncez l’évangile, aimez gratuitement, aimez d’amitié en vous retirant de vous-mêmes, en vous perdant, vous y gagnerez ce fruit qu’est la vraie vie pour vous et vos amis.