Homélie du Vendredi saint

Homélie du Vendredi saint par le fr. Denis Cerba, op

Nous contemplons ce soir la Croix, et nous y cherchons quelque chose d’important : le message le plus profond de l’Évangile, ce qui va donner sens à notre vie d’homme et de chrétien. C’est une recherche un peu difficile, parce que c’est plutôt un non-sens qui nous frappe au premier abord et qu’on ne peut pas éluder : le non-sens de la condamnation du juste et de la souffrance de l’innocent. Jésus est le juste par excellence — et il a été condamné. Jésus est l’innocent, celui qui n’a fait que le bien — et il a souffert le supplice de la croix. Ce n’est certainement pas dans l’exaltation de ce qu’il y aurait quand même de bon dans tout cela qu’on cherchera dans la bonne direction : il n’y a rien de bon dans la condamnation du juste et la souffrance de l’innocent — c’est une réaction instinctive en nous et de grande valeur : qu’un seul juste soit condamné, qu’un seul innocent souffre, c’est un scandale — et rien de plus qu’un scandale. La souffrance injuste de tant d’hommes aujourd’hui sur terre nous est insupportable — ou plutôt leur souffrance tout court nous est insupportable : le cri des hommes et des femmes opprimés politiquement, le cri des hommes et des femmes massacrés, le cri des hommes et des femmes accablés par des conditions économiques ou sociales injustes, le cri des hommes et des femmes discriminés, rejetés, haïs pour toutes les fausses bonnes raisons que nous sommes capables d’inventer — ce cri monte jusqu’à Dieu, et nous ne pouvons pas penser que sa réponse culmine dans le spectacle du Juste par excellence pendu au bois de la croix ! Nous n’adorons pas la souffrance et l’injustice, elle ne fait que nous révulser — et c’est pour nous en sauver que nous croyons que Dieu agit : nous l’avons suffisamment entendu, je crois, dans les psaumes que nous avons médités ce matin durant l’office des Ténèbres — par exemple dans le psaume 93 : « O Dieu vengeur, manifeste-toi ! Juge du monde, oppose-toi aux arrogants, fais retomber sur eux le mal qu’ils ont commis. Seigneur, jusqu’à quand les méchants seront-ils à la fête ? Oui, jusqu’à quand ? Ils profèrent grossièretés et insolences, ils font les fanfarons, tous ces gens qui causent le malheur des autres. Ils oppriment ton peuple, Seigneur, ils maltraitent ceux qui t’appartiennent. Ils tuent froidement la veuve et l’immigré, ils assassinent les orphelins. Et ils ajoutent : « Le Seigneur ne voit rien, le Dieu de Jacob n’y fait pas attention. » […] As-tu quelque chose de commun avec ces juges criminels, qui créent la misère au mépris des lois ? Ils s’en prennent aux honnêtes gens, ils condamnent l’innocent. Mais le Seigneur a été ma forteresse, mon Dieu le rocher où j’ai trouvé refuge. ».

Si donc au spectacle de la croix, nous ne faisions qu’aiguiser notre haine de l’injustice et notre propre souffrance à la vue de la souffrance humaine — et surtout si nous partions d’ici animés du désir renouvelé de combattre la première et d’alléger la seconde, nous n’aurions certainement pas perdu notre temps ! Mais le message de la Croix va plus loin encore : la Croix nous parle de rédemption, de libération du péché. Mais le péché, c’est bien précisément ce dont la souffrance n’a aucune chance de nous libérer, que ce soit la nôtre ou celle du Christ. Nous sommes tous pécheurs, d’une façon ou d’une autre, plus ou moins pris dans les filets de l’éloignement de Dieu (c’est le fond et le préalable du message chrétien) — mais s’il en est sur cette terre qui pèchent plus que les autres, ce sont certainement plutôt ceux qui font souffrir que ceux qui souffrent ! Quel sens cela aurait-il alors de nous libérer du péché par ce qui est l’effet et la pire conséquence du péché ?

La souffrance de Jésus sur la Croix a un tout autre sens — ou plutôt ça n’est pas elle qui compte avant tout. Il ne faut pas voir le sacrifice de Jésus sur la Croix comme le prix de la souffrance payé par Dieu lui-même en lieu et place de l’humanité pour obtenir le pardon de Dieu : encore une fois, le prix de la souffrance, l’humanité l’a déjà assez payé ! Ce que le Christ fait, jusqu’à la Croix et y compris, c’est autre chose : le Christ ne paye rien, il ne subit pas un juste châtiment — il fait, il accomplit plutôt quelque chose : jusqu’au bout — c’est-à-dire : y compris à travers la pire des souffrances injustement subie — il nous apprend à œuvrer pour la vérité et la justice, ou il nous apprend à œuvrer, nous aussi, jusqu’au bout pour la justice et la vérité ! C’est le sommet de l’Évangile de la Passion selon saint Jean que nous venons d’entendre : cette parole du Christ devant Pilate : « Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » A ce moment-là, Jésus ne peut plus rien faire : il est devant Pilate, qui lui-même ne peut rien pour lui, face aux accusations mensongères des chefs religieux juifs contre lui. Il ne peut plus que témoigner : il le fait jusqu’au bout, jusqu’à la mort, par sa mort.

Nous sommes renvoyés ainsi, je pense, à ce qui a commencé et que nous avons célébré déjà hier soir, Jeudi Saint, lors de la célébration de la Cène du Seigneur : à la fois le lavement des pieds et l’institution de l’Eucharistie. Dans le lavement des pieds — et plus tard sur la Croix —, le Christ va jusqu’au bout — et dans l’Eucharistie, il nous offre, si nous l’acceptons, la grâce de pouvoir communier et nous associer à son témoignage et à son action.