Hospitalité de Dieu

Thierry HubertHomélie du frère Thierry Hubert, sur Marc 9,30-37

C’était à la gare de Nantes. Il y a quelques années. J’accompagnais un groupe d’étudiants et nous venions de vivre une rencontre nationale « Chrétiens en Grande École », avec pour thème « Jésus, maître et serviteur ».

Je repartais, en bel habit dominicain, tout grisé par ce week-end, pétri par les enseignements, les ateliers, les célébrations enlevées et les témoignages entendus. Le maître est devenu serviteur. Ok. C’est validé.

Évidemment, tout notre joyeux groupe était pressé de ne pas rater le train du retour et c’est donc d’un pas rapide que nous franchissions le hall de gare, sans prêter attention ni à droite, ni à gauche. En fait, nous avions encore 20 mn d’attente, de quoi papoter et chanter, histoire de mettre de la vie dans la gare, en faisant de l’évangélisation trash.

Et voici que Thomas, un des étudiants vint me trouver en me disant qu’il fallait que je le suive.

Je n’avais pas trop envie de quitter le groupe joyeux mais devant son insistance, je finis par céder. Nous sortîmes alors de la gare pour nous retrouver dehors, à la porte du hall, et Thomas m’indiqua d’un signe de la main un sdf, qu’évidemment je n’avais pas remarqué en entrant en bel habit dans la gare.

Intérieurement, je renfrognais, un peu mal à l’aise devant cette situation. Toujours guidé par Thomas – son visage me disait qu’il fallait que je fasse quelque chose, je finis par me retrouver à la hauteur du sdf, accroupi par terre. Même s’il paraissait encore jeune, il avait le visage ridé, une barbe rousse, quelques dents en moins.
Il commença alors par me baiser la main – ma gène ne faisait qu’augmenter -et tout de suite sortit de sa chemise une croix franciscaine qu’il me montrait avec un sourire enfantin.

– Ah ! C’est bien. Vous êtes chrétien, ai-je cru devoir dire bêtement.
Et lui de nous dire qu’avant sa vie de galère à la rue, il avait choisi d’être tertiaire franciscain, de vivre comme laïc l’idéal de saint François. Il ne nous dit rien sur ce qui l’avait amené à se trouver là, à mendier devant la gare de Nantes chaque jour avec sa pauvre pancarte « une pièce ou un ticket resto, svp ». Mais il nous dit ceci : « je continue d’être laïc franciscain, je passe ma journée à prier pour les gens qui passent ici prendre leur train. »

Moi, je ne savais toujours pas quoi dire, mais Thomas qui m‘avait fait sortir de la gare, dit le plus naturellement du monde : « on va dire trois je vous salue Marie ensemble. » Et ce que nous fîmes, en nous donnant la main, avant de nous quitter.  Ces moments-là vous tombent dessus, et vous vous dites que le bon Dieu est bon de vous remettre en place.

Jésus, maître et serviteur. C’était le thème de la rencontre que je venais de vivre. C’est ce que nous dit aussi la parole de Dieu de ce jour. « Si quelqu’un veut être le premier, – Et Dieu sait que Jésus est le premier – qu’il soit le dernier et le serviteur de tous. » Et immanquablement, on passe à côté. On acquiesce bon an mal an spirituellement aux parole de Jésus, et hop, la réalité nous rattrape trop vite. On ne voit pas le serviteur, on ne voit pas l’enfant, ces deux figures de ceux qui n’ont pas droit à la parole, de ceux qui sont désarmés, vulnérables.

On répugne, on résiste par gène, par peur ou par confort – et je m’inclus évidemment dedans – à mettre en pratique ce que l’on entend pieusement chaque dimanche, à vivre cette hospitalité qui est la marque de fabrique de la révélation biblique, de l’ancien comme du nouveau Testament. Les grandes scènes de l’hospitalité scandent nos bibles : Du chêne de Mambré avec Abraham et Sarah, de la veuve de Sarepta avec Élie, du bon samaritain de l’Évangile, au centurion romain.

Mais si Jésus nous demande de vivre l’hospitalité, c’est parce que Dieu est hospitalité et nous donne l’hospitalité. La communion du Père, du Fils et de l’Esprit, est l’hospitalité parfaite et absolue. Nous confessons un Dieu en trois personnes qui s’accueillent fondamentalement et se reçoivent entièrement en vivant une relation réciproque d’ouverture, de don, d’offrande.

Et Ce que Dieu est, il le fait pour nous. Radicalement. Il se donne, il s’ouvre à nous, accueillant notre vulnérabilité, notre faiblesse, notre errance. Il nous fait devenir enfants de Dieu, citoyens des cieux. Invités aux noces de l’Agneau. Invités au banquet du Seigneur.
Prier Dieu, c’est entrer dans ce mouvement où chacun est l’hôte accueilli et accueillant de l’autre. Il y a donc une parfaite continuité entre notre vie spirituelle et notre agir.

Notre hospitalité n’est pas qu’un humanisme gentil qu’on pourrait croire un peu naïf. C’est la mise en acte de ce que Dieu est et fait pour nous.

Le bon Thomas, à la gare de Nantes, m’avait guidé pour me faire comprendre, peut-être seulement aujourd’hui que c’est d’abord moi qui avait été accueilli par ce sdf, lui qui m’avait ouvert le sanctuaire intime de sa compassion. Et pour me faire comprendre que l’Église a des permanences de prières continues dans le cœur du pauvre.
Depuis, des histoires de SDF dans les gares, j’en ai connus d’autres, parfois moins reluisantes. Mais qu’importe !

« Tu cherches à reconnaître le Seigneur ? Pratique l’hospitalité ! » nous disait déjà il y a 1600 ans Saint Augustin.