Jeudi Saint 2016 : Si nos pieds sont sales ou fatigués

bissuel

Homélie du frère Denis Bissuel, prieur

La situation est inquiétante, une odeur flotte, de violence et de mort. Dehors les grands prêtres et les scribes cherchent comment arrêter Jésus par ruse pour le tuer ; dedans un de ses disciples, qui mange avec lui, s’apprête à le trahir, un autre va bientôt le renier. L’ambiance est lourde, menaçante, et délétère et Jésus va cependant son chemin. Il aime et aimera les siens jusqu’au bout, plus rien ne pourra désormais l’arrêter.

Si nous ne savons pas très bien ce qu’aimer veut dire, il suffit de suivre Jésus, de le suivre nous aussi jusqu’au bout, quoiqu’il arrive.

Aimer, ce n’est pas un simple mot que nous pourrions utiliser et rabâcher parce qu’il sonne bien à nos oreilles, c’est un acte, cette réalité dont Jésus nous parle et dont il nous révèle la portée et le secret en entrant pleinement dans sa Passion.

Jésus, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, ayant aimé les siens les aima jusqu’au bout. Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas l’intention de le livrer, Jésus ne se dérobe pas, il affronte le danger de manière étonnante en commençant par se mettre humblement à genoux devant ses disciples pour leur laver les pieds. Il y a danger de mort, Jésus vient nous laver les pieds ! Il nous invite donc à nous laisser faire, à enlever nos chaussures qui nous protègent si bien, et à lui présenter nos pieds nus, tels qu’ils sont, pas toujours très beaux à voir mais qu’importe ? Si nos pieds sont sales et fatigués, ce sont les soins prodigués par Jésus lui-même avec attention et bienveillance qui vont leur redonner santé, fraîcheur et vigueur. Alors d’un pas alerte et plus léger nous pourrons reprendre le chemin et marcher à sa suite en pèlerin fidèle.

Mais nous avons souvent des réticences et des appréhensions. Peut-être les mêmes que l’apôtre Pierre quand il refuse que Jésus se mette à ses pieds tant il a du mal à comprendre que c’est précisément cette attitude de serviteur, d’esclave même, qui qualifie le Maître et le Seigneur. Toute autre attitude ou comportement de la part d’un maître et seigneur deviendrait vite ambition monstrueuse de pouvoir et de domination sur les autres et sur le monde, on en a hélas des exemples bien concrets.

Pierre ne comprend sans doute pas encore que ce geste partagé, devenu réciproque, fait de nous des égaux : maître et serviteur, serviteur et maître à la fois. Jésus le Christ se fait l’un de nous pour nous faire participer à sa divinité ; Dieu est à nos pieds pour que nous soyons avec lui, en lui, comme lui.

Il fallait donc que Jésus prît la tenue de serviteur, endurât sa souffrance pour entrer dans sa gloire. Il en va de notre salut. Jésus insiste, il nous demande de lui faire confiance, de prendre et de reprendre en mémoire de lui ce qu’il a dit et fait pour nous : comme je vous ai aimés aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai lavés les pieds, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres, pieds en forme ou fatigués par le poids des jours ou, plus encore pour certains, écorchés par la longue route de l’exode ou parfois de l’exil.

Car l’histoire est toujours marquée par la violence et le mal qui déchirent le monde et parfois nos familles, nos églises, nos maisons et notre propre cœur. Jésus nous invite à refaire le geste qu’il a posé et qui sauve le monde, à prendre soin de nos frères et nous laisser soigner par eux, nous en avons besoin.

Si nous ne comprenons pas encore, l’essentiel est de commencer, nous dit Jésus, d’agir comme lui-même le Christ a agi pour nous, de nous engager dans la confiance et dans la foi. Moment de grâce s’il en est, palpable, concret, symbolique, sacramentel, mystérieux et simple à la fois Plus tard, dit Jésus à Pierre, plus tard tu comprendras.

Il y a là un acte de foi, sans lequel tout pourrait basculer et finir définitivement dans les ténèbres de la mort. La Passion est bien un drame, dont l’enjeu est vital, c’est aussi le drame de l’âme humaine ballottée, hésitante, attirée par le mal, mais appelée au Bien, à la Vérité et à la Vie. Tu as le choix entre la vie et la mort, le bonheur et le malheur, dit l’Ecriture. En venant partager notre condition humaine, Jésus veut nous faire choisir la vie et l’amour que Dieu nous offre.

Jésus veut que nous fassions de notre vie une offrande.

En entrant dans sa Passion, tandis qu’il était à table avec ses disciples Jésus leur donne tout, son corps, son sang, sa vie.

La mort gardera son caractère de supplice épouvantable, pourtant elle ne s’emparera de rien qui n’ait été déjà livré aux hommes. Jésus peut affronter les insultes et les coups, passer son chemin et s’avancer vers la croix.

Reprenons ses gestes, suivons-le sur ce chemin de l’humilité, de la fidélité, d’amour, de liberté, laissons-le faire, heureux d’être invités au repas du Seigneur.