Jeudi saint 2018 : Jusqu’au bout

Homélie du frère Denis Bissuel, op

L’Heure est venue, et nous y sommes, où tout va s’accomplir. L’Heure est venue où le Fils de l’Homme va être livré, va passer de ce monde à son Père. L’Heure où l’amour va se manifester, la Vérité se révéler à la face du monde.

Jésus entre dans sa Passion, un drame se prépare et va se dénouer. Acclamé hier, demain Jésus sera crucifié comme un bandit, un moins que rien. Jésus le sait et l’accepte librement. Alors qu’il va endurer la souffrance, affronter la violence et la haine qui trop souvent encore se déchaînent et déchirent l’humanité, Jésus est assis à table avec ses disciples et ils mangent, comme tout le monde, comme si de rien n’était. Et c’est le dernier repas de Jésus avec ses disciples, la dernière Cène.

Alors qu’on cherche à l’arrêter par ruse pour le tuer, que ses disciples vont succomber, le trahir, le renier, Jésus va prendre soin d’eux, humblement, leur donner ce dont ils ont besoin pour ne pas défaillir en route : il va leur laver les pieds, leur donner du pain à manger et une coupe à boire. Et ce sera son testament.

Tandis qu’ils sont à table et qu’ils mangent… tout se joue autour de la table commune, ce lieu révélateur de partage et d’échanges où se vit la convivialité, où s’édifie la communauté, et où tout peut aussi mal tourner, se défaire sous les assauts du mal. C’est précisément là que Jésus vient sceller dans sa Passion et dans son sang une alliance nouvelle et éternelle, qui est le sacrement de son amour, qu’il veut faire comprendre à ses disciples qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.

Alors qu’on cherche à lui ôter la vie, il en fait une offrande, une fois pour toutes, un sacrifice unique et qui sauve le monde.

Pour l’exprimer et le signifier, Jésus pose deux actes différents et inséparables mais tout autant fondateurs et vitaux et dont l’avenir, par-delà leur simplicité, dévoilera toute la portée. Les évangélistes Mathieu, Marc, Luc et saint Paul nous rapportent le récit de l’institution eucharistique, Saint Jean la scène du lavement des pieds.

Jésus se lève de la table commune, dépose son vêtement comme il pose et dépose sa vie aux pieds de ses disciples. Puis, lui le Maître et Seigneur se met à genoux devant chacun de ses disciples, tel l’humble serviteur qu’il est en vérité, et il commence à leur laver les pieds à tous. Il y a là Pierre sur qui il bâtit son Église et qui allait le renier et André, des pêcheurs du lac, Jacques et Jean son frère, Philippe, Barthélémy, Matthieu un collecteur d’impôts, un autre Jacques, Thaddée, Simon un zélote, et Judas l’un des douze celui-là même qui allait le livrer. Et à leurs pieds, Jésus. C’est peut-être pour nous le monde à l’envers, mais bien plutôt le monde tel que Dieu le veut.

Car le Fils de l’Homme n’est pas venu pour être servi mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. Il fallait que Jésus prît la tenue de serviteur, endurât sa souffrance et nous lavât les pieds pour entrer dans la gloire de sa résurrection. Il en va de notre salut. Jésus insiste donc : il nous demande de lui faire confiance et de prendre et de reprendre en mémoire de lui ce qu’il a dit et fait pour nous : comme je vous ai lavés les pieds, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. Heureux serez-vous si vous le faites en mémoire de moi. Peut-être avons-nous comme l’apôtre Pierre quelques fierté ou réticences exprimées ou rentrées, toi Seigneur me laver les pieds à moi, jamais ! Mais il faut en passer par là, nous laisser faire et faire de même.

Nous mettre au service les uns des autres, prendre soin de nos frères et nous laisser soigner et soutenir par eux, nous en avons besoin. Si nous ne comprenons pas encore, l’essentiel est de commencer nous dit Jésus, d’agir comme lui-même le Christ a agi pour nous, de nous engager dans la confiance et dans la foi. Plus tard, dit Jésus à Pierre, plus tard tu comprendras, quand vous verrez le Fils de l’Homme élevé de terre, vous saurez que Je suis.

Pour entrer plus avant dans ce mystère nous devons écouter Jésus, lui faire confiance et refaire entre nous ce qu’il a fait pour nous, heureux d’être nous aussi invités au repas du Seigneur. Ce qui est en jeu c’est avoir part avec lui, partager sa vie, la vie et l’amour dont Dieu nous aime.

L’Heure est venue et nous y sommes. Maintenant Jésus n’a plus rien à perdre, il a déjà tout donné. Jésus peut affronter les insultes et les coups de ses adversaires, passer au milieu d’eux, aller son chemin, passer par la croix et nous ouvrir le chemin de la Vie.

Suivons-le sur ce chemin de Passion. Demandons-lui la grâce de n’avoir plus rien à perdre, de persévérer et d’aimer nous aussi jusqu’au bout.