Jour de Noël : Dieu veut s’unir à nous!

thomas-marie-gillet  Homélie du frère Thomas-Marie Gillet, op

Notre chant de cette nuit retentit encore, « aujourd’hui je vous annonce une très grande joie, pour nous dans une étable est né le Sauveur du monde, alléluia » ! Avec le prophète Isaïe nous pouvons proclamer : « […] Un enfant nous est né, un fils nous a été donné ! […] Son nom est proclamé :  » Conseiller-merveilleux, Dieu-Fort, Père-à-jamais, Prince-de-la-Paix  » » (cf. Is. 9, 5). « Prince-de-la-Paix ».

Cette espérance peut paraître illusoire, voire dérisoire. La commémoration de la venue au monde il y a plus de 2000 ans à Bethléem d’un enfant dans une modeste famille juive suffirait-elle à nous faire oublier les violences dont cette année encore le monde a été victime, à Alep, à Kinshasa, plus proche de nous, à Saint-Étienne-du-Rouvray, à Nice, à Berlin ? Oublierons-nous les discordes dans nos familles, les pressions au travail, la violence du chômage ou de la solitude ? Et pourtant il est bien là livré à notre contemplation, à notre vénération le Fils de Dieu Vivant et Fort, et il apporte avec Lui la paix. L’annonce du Prince-de-la-Paix n’a pas forcément été reçue immédiatement dans toute sa profondeur. Les prophètes et le peuple des fidèles ont pu en rester à l’annonce d’un Messie politique dont nous devrions prendre fait et cause pour devenir ses hérauts, les promoteurs d’une paix, d’une justice, d’un élan de vie concret, réel. Mais ce que les prophètes nous annonce plus profondément c’est que l’homme a besoin de plus que cela, d’un don que seul Dieu est en mesure de lui apporter : le salut.

Pour cela aujourd’hui nous contemplons l’accomplissement des Écritures, celui qui apporte la Paix et transmet la Bonne Nouvelle vient livrer avec chacun d’entre nous la seule bataille qui vaille la peine celle que l’on doit mener ensemble contre toute erreur qui corrompt l’âme et le cœur de l’homme tout en sachant que cela nous amènera sans doute aussi à essayer de combattre là où nous sommes la faim de ceux qui crient famine, la soif de ceux qui demandent justice contre l’oppression. Ce message de Paix annoncé ce matin, c’est d’abord une invitation à la conversion, à changer l’être profond de l’homme ou de la femme que nous sommes. De proches en proches pourra alors advenir un monde meilleur, un monde avec un peu plus de joie.

Ce changement du cœur de l’homme est rendu possible parce que la grâce agit, parce que Dieu a voulu placé entre l’humanité et lui un interlocuteur de choix, son Fils, son Unique : « […] en ces jours où nous sommes, [Dieu] nous a parlé par son Fils » (He. 1, 2). Au-delà de toutes les prophéties et de tous les messages déjà reçu de la part du Seigneur au long des siècles le mystère de l’Incarnation manifeste la Parole ultime, la Parole achevée que Dieu veut transmettre à l’homme, son Verbe lui-même, Jésus, « Dieu Sauve ». Nous saisissons que Jésus-Christ est le visage humain de Dieu et en même temps le visage divin de l’homme réconcilié, de l’homme accompli, de l’homme totalement homme. Dans cette relation entre Père et le Fils nous pouvons comprendre comment Dieu jette son regard sur nous lorsque nous passons par de mauvais moments, comment Il n’a ne cesse de nous chercher quand nous sommes perdus, comment Il reste attentif et nous pardonne quand nous l’avons laissé de côté. À travers Jésus nous pouvons connaître qui est Dieu, car lui seul peut en vérité nous dire qui est Dieu par sa parole et par ses actes, lui seul nous a montré sa grâce et sa vérité. Laissons-nous séduire par ce Dieu qui se communique à nous en son Fils Jésus-Christ et non pas par les idées reçues, les jugements préconçus parfois trop humains que nous plaquons sur Lui.

Dieu ne peut pas ainsi se laisser circonscrire parce que « le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous » (Jn. 1, 14). Le don de la Parole est germe de vie, une vie qui ne reste pas cachée mais qui se manifeste et resplendit : «  En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée » (Jn. 1, 4-5). Si nous sommes attentifs, dans le prologue de l’évangile selon saint Jean proclamé ce matin, nous voyons que notre regard est porté sur un autre point focus par rapport à la nuit dernière, ce matin, nous avons quitté la belle image pastorale de la crèche avec Marie et Joseph, les bergers qui adorent et les anges avec les petits papillons qui proclament la gloire de Dieu. Saint Jean nous fait entrer de plein pied dans le mystère de l’Incarnation. Dans l’homme Jésus resplendit physiquement la divinité, cette Parole dans laquelle tous et chacun d’entre nous est appelé à germer à son tour, à porter du fruit. « Le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous ». On serait parfois tenté de proclamer de manière grandiose l’Incarnation tout en oubliant la seconde d’après que Christ est parmi nous. Nous ne pouvons pas en fait renoncer et ignorer ce qui fait la spécificité de notre foi. Le prologue de Jean nous aide à trouver la clé théologique de toute notre foi chrétienne : à travers l’Incarnation se révèle à la fois ce qu’il y a de plus véridiquement humain et ce qu’il y a de plus authentiquement divin, le plan de Dieu pour le salut de toute l’humanité. Dieu veut s’unir à chacun et à chacun d’entre nous et permettre que se révèle à travers chacun tout au long de sa vie la grâce qui agit en lui. C’est ce plan dont nous sommes les premiers témoins et les premières réalisations depuis notre baptême, depuis que nous avons été « christifiés ».

Le mystère de l’Incarnation nous rend proche surtout l’humanité de Jésus. Dans la condition d’enfant fragile et sans défense il nous est permis de découvrir et d’affirmer sa condition humaine. L’Incarnation ce n’est pas Dieu qui cesse d’être Dieu pour se faire homme, nous savons bien qu’en revêtant l’humanité Dieu n’a pas abandonné sa divinité : Jésus-Christ, vrai Dieu, vrai homme. Rentrer profondément dans la contemplation du mystère de l’Incarnation de Dieu cela requiert pour nous du courage et la nécessité de quitter la sensiblerie, l’aspect commercial, trop terre-à-terre que prend souvent la fête de Noël pour nos contemporains. C’est un mystère duquel nous devons nous approcher en silence avec simplicité, parce que ni notre intelligence ni notre langage ne sont capables de le comprendre et de l’exprimer de manière adéquate. C’est la foi et notre amour filial envers Dieu qui nous permettent de nous approcher. Saint Josemaría Escrivá dans sa somme spirituelle, Chemin, écrit : « [Dieu] s’est fait si petit – tu vois bien : un enfant ! – pour que tu puisses t’approcher de lui avec confiance. » (n. 94).

Frères et sœurs, en ce matin de Noël, approchons-nous de l’autel et de la crèche, embrassons d’un regard, d’un chant de louange Jésus notre frère, puisqu’à tous ceux qui croient en son nom, à tous ceux qui le reçoivent, qui partagent son Corps et son Sang, il est donné le pouvoir d’être en vérité enfants de Dieu. Amen.