Jour de Pâques 2016 : voir les Écritures

 

Homélie du frère Alain Riou, en dialogue avec les nombreux enfants présents

frere-alain-riouÉcoutez bien : dans le texte, il y a plusieurs personnes qui voient, en particulier un disciple : « Il vit et il crut. » Je vous poserai une question : « Qu’est-ce qu’il a vu ? » Et, avant d’aller chercher les œufs, vous avez trois réponses à trouver.

« Il vit et il crut. » Qu’a-t-il donc vu ?

Tout d’abord, Jean nous le dit lui-même : il voit les linges, avant même d’entrer dans le tombeau, puis Pierre aussi. Mais on ne sait pas très bien ce dont il s’agit. Il y a deux mots, qui peuvent désigner au moins trois choses : la grande pièce du suaire, la mentonnière dont on enroule la tête pour empêcher la mâchoire de s’ouvrir, des bandes de tissu pour serrer le tout autour du cadavre. D’autre part, on ne peut savoir avec précision si ces linges sont affaissés, posés, déposés ou pliés ; la mentonnière semble restée enroulée là où elle était, on peut aussi comprendre qu’elle est roulée, à part, à côté… Je ne sais si notre curiosité pourra être satisfaite un jour. Mais cela ne me semble pas de la plus grande importance. Ces précisions de Jean sont d’abord là pour nous dire que l’explication de Marie-Madeleine n’est pas la bonne. Il n’est pas pensable qu’« ils » aient emporté le corps sans les linges, un jour du sabbat, en plus le jour de la Pâque : car toucher directement un cadavre empêcherait de participer à la fête et entraînerait des purifications trop compliquées.

On pensera sans doute au Saint-Suaire de Turin. À ce propos, je répéterai simplement ceci : Il est possible que ce soit la relique la plus précieuse que nous ayons, mais si la science pouvait un jour confirmer l’authenticité du Saint-Suaire, cela n’ajouterait rien à la foi chrétienne ; et si l’on démontrait définitivement que c’est un faux, cela n’enlèverait rien à la foi en la résurrection. Pendant treize siècles au moins, les chrétiens ont cru, sans connaître le Saint-Suaire.

La deuxième chose que voit Jean, eh bien, c’est rien ! Jean voit qu’il n’y a plus rien. Dans sa petite phrase, il n’y a pas de complément ! Les linges, le tombeau sont vides. Ils n’enferment plus rien, qu’une disparition, une absence. Ils nous disent que Jésus n’est plus prisonnier de rien. Il est pour toujours celui qui nous précède sur les chemins de Galilée et ceux du monde.

Jean ne voit rien. De tous les récits d’après la Pâque dans les quatre Évangiles, ce texte est le seul dans lequel il ne se passe rien d’extraordinaire, rien de merveilleux. Aucune apparition ni de Jésus ni d’ange, pas de lumière ni de tremblement de terre. Rien, que le constat de rien !

Si un jour je vous accompagne à Jérusalem, je vous tirerai vers un lieu, qu’on appelle la Porte d’or. C’est une porte byzantine – Jésus ne l’a donc pas connue comme telle – dans la muraille orientale de l’esplanade du temple, face au Mont des Oliviers, au mont de l’Ascension – autre départ, autre absence. En 1541, le sultan Soliman le Magnifique l’avait fait murer, en déclarant : « Elle s’ouvrira d’elle-même devant leur messie, quand il viendra ! » Il disait cela pour se moquer, sans se rendre compte qu’il donnait à cette ville son sens premier : le lieu de l’attente. La Porte d’or domine un terrain vague, avec quelques tombes ottomanes. Elle n’est pas souvent inscrite dans les circuits touristiques, ni dans les itinéraires des pèlerins. Il n’y a généralement personne…

« Il vit. » Il n’y a pas de complément, disais-je. Et pourtant si ! Dans ce rien, devant ce tombeau et ces linges vides, Jean voit quelque chose, non pas autre chose. Le complément est à chercher dans la phrase suivante : « En effet, ils n’avaient pas encore vu [1]l’Écriture : il doit ressusciter d’entre les morts. » Ce que Jean voit, c’est l’Écriture. Non pas l’Écriture au sens matériel : vous pouvez chercher dans tout l’Ancien Testament, vous ne trouverez pas la phrase « Il doit ressusciter d’entre les morts ». L’Écriture n’est pas enfermée dans des phrases, elle est dans l’esprit qui les lit (du verbe lire), dans l’Esprit qui les lie (du verbe lier). L’Écriture n’est pas d’abord un livre, un texte, même précieux, mais qui serait déjà fané sur les rayons des bibliothèques ; elle est telle que Jésus lui a donné corps, dans sa première prédication publique, dans la synagogue de sa ville de Nazareth, après sa lecture du prophète Isaïe : « Aujourd’hui s’accomplit cette Écriture dans vos oreilles (= que vous venez d’entendre). » (Lc 4,21) Devant le vide du tombeau, Jean se met à voir ce Verbe de vie, « que nous avons entendu, que nous avons vu de nos yeux, que nos mains ont palpé », comme il l’écrit dans sa première lettre, non parce qu’il avait vu, entendu, contemplé, palpé quelqu’un de pas ordinaire, mais parce qu’il a cru que ce quelqu’un, c’était le Verbe de vie.

Le vide, l’absence, nous savons bien ce que c’est. Nos vies en sont pleines, si j’ose dire, au point que ce vide donne parfois le vertige. Nous sommes tentés de le combler par ce que Pascal appelait le divertissement. Et une tentation « religieuse » serait de le remplir de merveilleux et de surnaturel, issu de nos fantasmes. Mais finalement, le vrai merveilleux, le vrai surnaturel ne sont pas là où les rêvons, pas là où nous les attendons, pas là où nous leur donnons rendez-vous. Le rendez-vous, c’est l’Écriture, c’est le Verbe Jésus qui nous l’ouvre, qui prend l’initiative de nous y inviter, en nous précédant sur ces carrefours de la Galilée et du monde.

Il est des vides creux, opaques, engloutissants comme ces trous noirs au cœur des galaxies. Il est des vides ouverts, comme des portes qui s’ouvrent dans les murs, comme des espaces entre les barrières, comme des failles entre les montagnes.

Devant ces vides, qu’ils soient opaques ou bien ouverts, nous sommes appelés à voir, comme Jean, l’Écriture vivante en Jésus vivant au milieu de nous dans la Pâque de ce monde. Alors la peur, l’angoisse, le vide, qui nous crispent et se cramponnent à notre peau, n’enserreront plus rien. Alors nous pourrons aussi croire et confesser, comme nous le ferons tout à l’heure : « Il est ressuscité, conformément aux Écritures ». Alors, dans ce vide qui s’est ouvert dans nos vies et qui nous aspire, qui nous a fait venir ici dans la grisaille d’un matin comme un autre, se lèvera le matin inattendu de Pâques.

[1] Le lectionnaire officiel traduit par compris. Comme en français ou en anglais, le verbe voir peut aussi prendre le sens de comprendre. Mais il me semble important de lui garder ici son sens premier.