LA TOUSSAINT – 01 novembre 2018

Homélie du fr. Jean Pierre Mérimée

Certains d’entre nous sont peut-être aujourd’hui dans les dispositions d’esprit d’un Léon Bloy qui, il y a un siècle, au moment de la révolution d’Octobre en Russie, attendait «  les cosaques et le Saint Esprit ». Tout simplement parce que le monde est dangereux, aujourd’hui comme hier, et qu’il vaut mieux prendre ses précautions : l’Esprit Saint est à ce titre le seul allié sûr. D’autres encore peuvent être angoissés, perdus, déprimés parce que dans la vie le malheur ne les a pas épargnés. C’est le cas d’un  ami rencontré  le dernier jour du pèlerinage du Rosaire à Lourdes, il  y a un mois. Pendant plus d’une heure il m’a dit sa souffrance : Celle d’un père qui a perdu un fils suicidé quatre ans plus tôt dans la force de l’âge, d’un père qui est enfermé dans une culpabilité qu’il ressasse, ce qu’il aurait dû faire et qu’il n’a pas fait, ce qu’il aurait dû dire et  n’a pas dit ; la souffrance d’un grand père qui ne voit plus ses petits fils depuis le drame, la mère leur interdisant de voir les grands parents ; la souffrance d’un  mari également conscient d’être un fardeau pour sa compagne. Nous étions au dernier jour du pèlerinage, il avait prié, supplié Jésus, par Marie, de le libérer de ces tourments, de ces chaînes, de mettre la paix dans son cœur et puis rien, le silence de Dieu. J’avais devant moi un  homme désespéré.

J’ai bien tenté de lui exprimer ma foi en un Dieu Amour, un Dieu qui ne juge pas, un Dieu dont le silence peut se vivre autrement,  quand on a  compris que « ses pensées ne sont pas nos pensées et que mille ans sont pour lui comme un jour… ». De lui affirmer ma foi en l’homme créé à l’image de Dieu, qui n’est donc pas l’origine du mal. Lui expliquer que si le mal est bien là rôdant dans le monde, à l’image de ce « lion rugissant,  cherchant qui dévorer » dont parle le psaume, notre seule réponse est de le combattre de toutes nos forces. Et je lui rappelai quelques belles actions qu’il avait faites. Rien ne semblait pouvoir le sortir de son pessimisme radical. Pessimisme alimenté de surcroit, hélas,  par une dévotion suspecte au purgatoire sur le modèle   que  l’historien Jean Delumeau a analysé sous les termes de « la pastorale de la peur ».

Nous nous sommes séparés sur cet échec. Comme j’ai l’esprit de l’escalier, une heure plus tard, je lui ai envoyé le texto suivant : « Je crois (écrit en majuscule) que la communion des saints est plus forte que toutes les diableries de la terre ».  Sa réponse a été laconique : « Bien dit, Amen »…mais peu de temps après, il m’annonçait triomphant qu’un de ses petits enfants venait de lui écrire, renouant enfin la relation après un silence de quatre ans.

Oui, la communion des saints, la Toussaint, c’est aujourd’hui et c’est tous les jours. C’est la fête où l’église est catholique pour de bon, véritablement universelle, doublement universelle.

Un, parce que c’est la fête des saints de toutes les cultures,  de l’Asie du Vietnam à l’Afrique du Congo, et de tous les temps, de Clément d’Alexandrie à notre frère Pierre Claverie.

Mais également, deux,  parce que c’est la fête de tous ceux dont la vie est une illustration des  « béatitudes », et ils sont légions, débordant largement tous les calendriers officiels.

Nous le savons : Aujourd’hui, il y a un monde qui meurt et un monde qui naît. Il y a aujourd’hui un christianisme qui meurt et il faut l’espérer, un christianisme qui naît en réponse à ce retour d’anciennes sagesses païennes que nous connaissons bien pour les pratiquer à l’occasion : Un doigt de stoïcisme pour tenir bon dans l’adversité, un brin d’épicurisme parce qu’il faut bien s’accorder quelques consolations dans ce monde déréglé. La tentation  panthéiste enfin au sens où nous envions parfois ceux qui vivent tranquillement sans  transcendance et sans l’espérance exigeante du Royaume.

Le résultat est que la morale se substitue subrepticement à la religion et les sagesses à la foi. Face à ce constat, les béatitudes semblent la référence la plus adaptée pour nous aider à traverser dans l’espérance ce moment inédit . Nous avons à reconnaître l’œuvre de Dieu dans le monde de l’incroyance et des sagesses là où il naît d’un vrai dialogue et d’une interrogation authentique sur le sens de la vie. J’ai rencontré en Ariège un prêtre encore jeune du diocèse de Pamiers, un des diocèses de France parmi les plus pauvres en prêtres et en fidèles. Entre autres initiatives pastorales, il visite les néoruraux, ceux qu’on appelait les Zippies dans les années 70, quand ils venaient s’installer dans les petites vallées perdues de la montagne du côté de St Girons. Il leur propose de les rencontrer chez eux,  dans des soirées-veillées où chacun expose ce qui le fait vivre, la forme de spiritualité qu’il pratique s’il en a une – du boudhisme zen à l’adoration du Soleil – un peu sur le mode des ‘disputatio’ du Moyen-Age ; j’imaginais saint Dominique argumenter jusqu’au petit matin dans ce cadre. En d’autres termes ce jeune prêtre avait compris que ce monde dit quelque chose de la grâce d’un Dieu qui engendre et sauve tout en pratiquant une humilité qui pourrait faire croire qu’il se retire. Le texte des béatitudes ne dit pas autre chose. Il a le mérite de pouvoir se lire et se vivre sans préalable, sans avoir à afficher une quelconque appartenance philosophique ou religieuse. Oui, il est vraiment catholique, adapté aux foules auxquelles Jésus s’adresse, aujourd’hui comme hier. A nous d’avoir cette capacité d’apprentissage de Jésus : parce que les béatitudes, il les a apprises en les voyant à l’œuvre chez les pauvres de son village, à commencer par ses parents ; il a rencontré les miséricordieux, les artisans de paix, les persécutés pour la justice en arpentant la Galilée des nations ; les doux et les purs, il a porté son regard sur eux. Les béatitudes, enfin, il les a pratiquées à en mourir.

De même avons-nous à nous laisser changer par les comportements évangéliques que l’ont peut repérer chez ceux que nous rencontrons. L’Esprit saint nous y précède et parle d’une manière qui peut nous surprendre.

Enfin, « On ne naît pas chrétien, on le devient » Cette formule de Tertullien trouve ici toute son actualité. Avec les Béatitudes, on n’est plus dans une logique d’héritage mais dans une logique d’adhésion, de conviction, Il faut se laisser engendrer, et c’est un travail, au sens où mettre au monde et se laisser mettre au monde – le monde de Jésus, le Royaume- est un travail, quelquefois douloureux.

Le travail de tous ceux qui entendent, s’ils ont l’oreille assez fine, l’appel à être saint, l’appel à se laisser, ensemble – en peuple – habiter par l’Esprit, conduire par l’Esprit qui fait de nous des enfants de Dieu. « Et dès maintenant nous le sommes » affirme la première lettre de Saint Jean. C’est notre tâche, c’est notre espérance, en cette fête de la Toussaint. Amen