Le Baptême du Seigneur

Homélie du frère Thomas-Marie Gilet, o.p.

Chers frères et sœurs,

Depuis trois semaines nous fêtons et célébrons dans la joie le mystère de l’Incarnation, toutes les fêtes qui se sont succédées depuis Noël n’ont fait que déployer ce seul et même mystère : celui de la venue de Dieu parmi nous, Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit sauvé et retrouve sa sainteté des origines. Dieu a pris chair de la Vierge Marie, est né à Beethléem et est venu réjouir un couple, constitué une famille. Dès les premiers jours de sa venue glorieuse, il se fait reconnaître par toutes les nations comme Dieu-Sauveur. Il passe ensuite l’ensemble de sa vie dans le secret. Il devient pleinement homme en partageant la vie des hommes, simplement à Nazareth auprès de son père-adoptif, le bon et sage Joseph et en apprenant le même métier que lui, celui de charpentier : et oui, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, n’a pas fait carrière dans les armes, dans la justice ou parmi les clercs, les docteurs de la Loi qu’ils avaient pourtant enseignés jadis (carrières honorables et métiers nécessaires par ailleurs…), il a partagé la condition du commun du peuple, le fils de Dieu était un artisan-commerçant ! Et Marie veillait gardant les paroles de la promesse qui lui avait été faite, elle aussi se tenait dans l’attente de l’avènement de notre bienheureuse espérance, que vienne le jour de l’accomplissement plein et entier du Salut, que l’Enfant-Dieu qui par elle avait fait sa demeure parmi nous, l’enfant devenu homme, quitte le silence, et que le Verbe accomplisse sa mission de Rédemption.

C’est ce jour que nous célébrons aujourd’hui, par son baptême le Christ entre dans sa mission, celle de Sauveur. Près du Jourdain, le dernier des prophètes, le Précurseur, Jean cède le pas au Fils de Dieu, et le Fils de Dieu s’abaisse à commencer son ministère en recevant avec le peuple le baptême de l’eau que confère Jean, dès lors il agira comme le Messie, l’Oint, le Christ. Mais lui c’est à un autre baptême qu’il entraîne. Ses disciples ne sont plus seulement plongés dans l’eau pour la rémission des péchés et en vue de leur conversion mais ils sont par lui plongés dans l’Esprit saint et dans son feu, dans la Vie même de Dieu. Le sacrement du baptême que nous recevons n’est pas l’identique imitation du geste opéré par Jésus. Qu’avait-il besoin, lui, le Saint des Saints, le Fils bien-aimé du Père, d’être lavé du péché originel, de ses fautes, lui qui est l’Amour et que le mal n’a jamais atteint ? À quelle conversion pouvait-il être appelé, lui vers qui tous précisément sont appelés à se tournés, à porter leur regard ? Si nous voulons comprendre notre baptême nous devons le considérer comme au croisement du baptême conféré par Jean et de celui, nouveau, que le Christ reçoit et manifeste. Notre baptême balisé d’un côté par la figure du Précurseur et de l’autre par celle du Christ, est une plongée, mais plus encore une traversée, un passage, une pâque. C’est le passage de la soumission à la Loi ancienne vers la liberté de la Loi Nouvelle. C’est le passage de l’homme ancien à l’homme nouveau, restauré dans sa divino-humanité des origines.

Un baptême donc, d’abord pour la rémission des péchés en vue de la conversion. Oui, l’homme s’est séparé de Dieu et a introduit le mal dans le monde. Et le péché demeure, il nous suffit d’un peu d’introspection personnelle ou d’ouvrir le journal pour le constater : ces paroles médisantes et de mort lancées contre celui ou celle qui nous a blessé, la guerre où l’homme aveuglé par la haine de l’autre devient un loup pour l’homme, les injustices sociales qui condamnent les pauvres, etc. Mais l’action salvifique de Dieu qui ne sera dévoilée définitivement que par le Fils sur la Croix, en nous rétablissant dans l’alliance avec Lui permet que le mal n’ait pas le dernier mot et nous rend acteurs de notre propre conversion et de celle du monde. Un chemin de miséricorde et d’espérance s’ouvre alors. Dieu pose son sceau sur notre front pour nous rendre participant et agent de sa Miséricorde. La conversion ce n’est pas le changement. « La grâce ne détruit pas la nature mais la parfait [c’est-à-dire « l’achève »] »nous rappelle saint Thomas d’Aquin (Somme de Théologie, première partie, question 1, article 8, solution 2). Le baptême ne fait pas de nous des anges, nous restons les mêmes, avec nos qualités et nos défauts, nos forces et nos faiblesses. Cette perfection à laquelle nous conduit la conversion en ce temps présent, pas après pas, ne relève pas de l’impeccabilité, c’est le retour à Dieu, c’est laisser Dieu agir en nous pour achever ce qu’il a commencé, faire de nous des saints à son image et à sa ressemblance.

Ainsi notre baptême détruisant l’homme ancien, installe en nous la puissance de l’Homme Nouveau. Frères et sœurs, si nous avons été purifiés, ce n’est pas, je le maintiens, pour être confis dans une pseudo-vie angélique ! C’est comme nous le rappelle saint Paul, pour devenir « un peuple ardent à faire le bien », pour que « rendus justes [par la grâce de Jésus-Christ], nous devenions en espérance héritiers de la vie éternelle » (Tt. 2, 14c. 3, 7). C’est pour cela que le Christ peut dire à ses disciples dans l’évangile selon saint Matthieu dans son discours inaugural sur le mont des Béatitudes : « Vous êtes le sel de la terre. […] Vous êtes la lumière du monde »(Mt. 5, 13a.14a). Dans sa miséricorde, Dieu veut faire de chacun et de chacune d’entre nous des fils et des filles de la Miséricorde. Si par son baptême le Christ inaugure son ministère, nous aussi baptisés, nous sommes envoyés en mission : « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée ! Alors se révélera la gloire du Seigneur, et tout être de chair verra que la bouche du Seigneur a parlé. »(Is. 40, 3b-5).

Partageant la mission du Christ, recevant son Corps et son sang, puisse cette voix du Ciel retentir encore ce matin dans nos cœurs