Le visage de son Père

Benoît EnteHomélie du 4ème dimanche de Carême par le frère Benoît Ente (Josué 5,9-12 ; 2° lettre aux Corinthiens 5,17-21 ; Luc 15 1-3.11-32)

Frères et sœurs, nous aurions de multiples raisons d’être tristes. Que ces raisons se trouvent dans nos familles, dans notre pays ou dans le monde. Et ce sont de bonnes raisons. Au moins aussi bonnes que celles de la foule qui écoutait Jésus. Et pourtant, Jésus leur parle, nous parle de joie. La joie imprenable d’un Père qui retrouve son fils… A rebours de toutes les représentations de Dieu qui nous collent à l’esprit, tournant le dos à une logique de récompense des mérites et de punition des fautes, Jésus nous révèle le visage de son Père. Par ses mots, il nous fait découvrir ce que nous ne pouvions imaginer : l’infinie bonté de notre Dieu.

  • Un Père qui nous veut libre

Imaginez et là je m’adresse aux pères dans cette assemblée. Imaginez votre jeune fils de 18/20 ans, lassé par la monotonie du quotidien, la tête remplie d’images surfaites de la vie ailleurs, bouillonnant d’impatience. Et ce fils vous demande sa part d’héritage avec la ferme intention de partir loin sans laisser d’adresse. Que feriez-vous ? Et le père leur partagea ses biens. nous dit l’Évangile. C’est tout. Même si ce genre de partage était permis par la Loi juive de l’époque, ce père nous surprend par son silence, son absence totale de résistance. L’ordre normal du monde est inversé. C’est le père qui obéit au fils.

Comment comprendre cette attitude ? Sinon que ce Père veut ses enfants libres. Vraiment libres. Ce Père n’use absolument pas de sa position de supériorité pour influencer son fils dans un sens ou dans un autre. Il ne veut pas des marionnettes, il veut des hommes debouts. Alors, il respecte pleinement le choix libre de son fils. Ce père ne cherche pas non plus à faire la morale, à dire ce qu’il faudrait faire. D’ailleurs il a la même attitude avec l’aîné. Il ne lui a jamais dit « Et si tu prenais un chevreau pour la fête avec tes amis? ». Il laisse son fils aîné prendre l’initiative parce qu’il le considère comme un adulte autonome, un vis-à-vis infiniment respectable.

Bien sûr, une telle attitude comprend un risque. Celui de perdre son fils. Le Père prend ce risque au nom de sa liberté.   

  • Un Père qui est fidèle

Nous pourrions imaginer que ce Père, tout en voyant partir le cadet, se dise : « Il est fichu ! » Et par cette petite phrase, il mettrait un terme à sa relation avec son fils. Il le mettrait intérieurement dans une tombe. Et bien pas du tout. Le père ne connaît que la douleur du départ et ne pense à rien d’autre. Son attachement pour son enfant reste intact, inaltérable. Il voit son fils, il aime son fils et c’est tout.

Il ressemble ce père au roi David qui fait face à une violente rébellion menée par son fils Absalom. Le roi David gagne la bataille mais son fils est tué. Le roi David pourrait se réjouir d’avoir vaincu son adversaire. Mais lui aussi aime son fils, même rebel, alors il pleure : « Mon fils Absalom ! mon fils ! mon fils Absalom ! Pourquoi ne suis-je pas mort à ta place ? Absalom, mon fils ! mon fils ! » Ce pourrait être aussi les gémissements du cœur de notre Père du ciel lors de sa longue attente des fils perdus que nous sommes parfois.

  • Un Père qui relève

Alors frères et sœurs, si nous entendons ces gémissements du Père, nous comprenons mieux sa réaction quand son fils revient. Le Père est submergé par la joie de revoir celui qu’il aime depuis toujours, qu’il n’a jamais cessé d’aimer. Il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. Il le réhabilite comme fils du domaine. Il n’a aucun geste d’humiliation, aucune velléité de punir encore moins de condamner qui que ce soit. Le Père n’a qu’une chose en tête : relever, soigner, guérir, redonner la vie en abondance.

Et de même quand l’aîné refuse d’entrer dans la maison, le Père ne lui reproche rien, il ne le menace pas. Il ne fait aucune pression. Il souffre intérieurement de voir son cœur si dur. Alors il l’invite à la conversion : Il lui suffirait d’ appeler son frère « frère » et accueillir la joie de le voir vivant.

Il n’a pas tenu compte des fautes, et il a déposé en nous la parole de la réconciliation. dit saint Paul dans l’épître d’aujourd’hui.

Conclusion

Frères et sœurs, c’est bien de son Père dont nous parle Jésus dans cette parabole. Le visage d’un Père que personne avant lui n’avait même osé imaginer. Lui seul, Jésus, pouvait nous le révéler car lui seul le connait. Et pour que nous sachions que ce Père n’est pas seulement une belle histoire, Jésus nous a aimé lui-même jusqu’au bout comme le Père de cette parabole aime.

Alors aujourd’hui, fêtons notre Père, bon d’une manière tellement inouïe qu’elle déborde toutes nos catégories, nos calculs, notre justice même.  

Réjouissons nous et festoyons en frères à la table des noces de l’Agneau.