Les humbles de la terre

Jean-Pierre MériméePrédication du frère Jean-Pierre Mérimée sur Isaïe 53,10-11 ; Hébreux 4,14-16 ; Marc 10,35-45

Dans les textes de ce dimanche, Jésus subvertit tous les pouvoirs, qu’ils soient religieux ou temporels, parce qu’il met l’humble, l’humilié, le sans voix, le serviteur souffrant au centre du jeu.

Aujourd’hui, nos politiques, nos financiers, nos économistes nous jurent la main sur le cœur: « La politique, l’économie ? Au service de l’homme naturellement ; l’humain ? Au cœur de la finance, cela va de soi ››, il faudrait y voir de plus près, je ne vous apprends rien.

Humain, humble, humiliation, des termes tirés de la même origine, humus, la terre, notre terre commune, celle dont nous sommes façonnés, les riches comme les pauvres, les petits comme les puissants de ce monde.

En enfer, tel que le moyen-âge, par exemple, le représente si justement au tympan des cathédrales, on va trouver toutes sortes de gens de pouvoir, de gens d’Église, des gens très bien, des seigneurs, des gens pieux, des pères abbés, même des évêques, mais vous n’y verrez jamais de gens ayant pratiqué l’humilité pendant leur vie et subi l’humiliation qui y est attachée.

Les humbles, c’est à eux que la gloire de Dieu est promise.

Jésus est un grand prêtre d’un type nouveau nous dit la lettre aux Hébreux. Il ne répond à aucune des conditions qui en feraient un grand prêtre : il n’est pas de la tribu de Lévi mais de celle de David, pas non plus de la famille d’Aaron et il meurt dans l’humiliation du supplice réservé aux esclaves, comme un imposteur, un faux messie. C’est pourquoi saint Paul nous présente en Christ la figure subvertie du grand prêtre :

« Le grand prêtre que nous avons n’est pas incapable, lui, de partager nos faiblesses ; en toutes choses, il a connu l’épreuve comme nous, et il n’a pas péché. ››

Le prêtre chrétien ne prétend donc pas à la suite du Christ « faire le pont ›› entre Dieu et les fidèles. Mais, par sa présence, il rappelle sans cesse à ses frères, que Jésus-Christ, le seul grand prêtre, le seul pontife, est au milieu d’eux, doux et humble de cœur.

Jésus est également un roi paradoxal, si nous prenons au sérieux la dernière phrase de notre évangile : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi ›› alors que, justement, le Fils de l’homme, d’après le prophète Daniel (Dn 7), était celui qui devait être sacré roi de toute l’humanité. Curieux portrait de roi qu’un roi aux pieds de l’humanité en tenue de service au lieu d’être assis sur son trône au-dessus de tous les autres, dans une posture de toute-puissance.

Clairement, ici, Jésus se présente non comme un roi triomphant mais comme le serviteur

d’Isaïe dont nous avions le portrait en première lecture : « Broyé par la souffrance, le serviteur a plus au Seigneur ›› ; Isaïe ajoutait « Par lui s’accomplira la volonté du Seigneur ››, c’est-à-dire le salut de l’humanité, c’est ce qui est en jeu ici ; parce que la non-violence, le pardon, le service, l’humilité sont les seuls moyens de changer le cœur de l’homme ; on comprend mieux alors la phrase de Jésus : « Les chefs des nations païennes commandent en maîtres… Il ne doit pas en être ainsi parmi vous ››.

J’étais à Lourdes avec la Maison du 60. Vous qui êtes des milliers de bénévoles de l’hospitalité du Rosaire, de la Cité saint Pierre à Lourdes ou encore, vous qui êtes ce réseau d`amis toujours disponibles au service de l’apostolat de ce couvent, et ce sont souvent les mêmes, je pense également à tous ces multiples services dans les hôpitaux, les prisons, les centres sociaux auxquels tant d’entre vous donnent leur temps et leur cœur,  vous qui répondez aujourd’hui comme des frères et des sœurs humains à l’immense détresse des réfugiés, des Roms, des émigrés de toutes les violences qui secouent notre planète, « parce que œ sont des hommes ›› selon le cri de notre frère Montesinos, vous illustrez les textes de ce jour, vous subvertissez tous les pouvoirs, vous êtes le ferment de l’humanité nouvelle, vous cherchez à vous conformer humblement à l’image du Fils de l’homme, qui donne sa vie pour libérer la multitude. Vous voulez la première place dans le Royaume, alors vous vous faîtes serviteurs, jusqu’à la croix. Votre chant est celui du magnificat.

Et vous savez, dans cette logique, il y a toujours la tentation du découragement. Il suffit de comparer l’immensité de la tâche, l’épreuve qu’elle représente inévitablement, à la faiblesse de nos forces. Il est bon alors de redire sans se lasser que personne n’est assez démuni pour ne rien avoir à offrir, à recevoir, à échanger, dans la mouvance de l’Esprit, Lui qui toujours nous précède. Amen.