Pentecôte 2016 : la jeunesse de nos vies

Jean-Pierre Mérimée Homélie du frère Jean-Pierre Mérimée

Lundi dernier, comme tous les lundis, je déjeunais à la Maison du 60 avec Henri, que j’appelle affectueusement le clochard céleste. Il a 86 ans, dort dans la paille d’une grange au terminus du métro de Villeneuve d’Ascq, est vêtu d’un accoutrement de SDF façon Marx brothers et ne boit que du lait. Encore bon pied bon œil, il n’a aucun papier, est en dehors de tout circuit d’argent ; Il a acquis une grande sagesse à l’école de la rue.

Je lui ai demandé ce que sa déjà longue vie lui avait apporté comme enseignement : « Que la vieillesse, c’est moche : on n’a plus le goût de rien, on n’a plus le désir de rien. » m’a-t-il répondu.

J’ai alors compris d’un coup ce que devait être l’Esprit Saint : l’Esprit Saint, c’est comme l’inverse de la vieillesse selon la définition d’Henri, l’Esprit Saint c’est la jeunesse de nos vies, c’est ce goût toujours neuf de Dieu et des autres, c’est ce désir que rien n’émousse de mordre dans le fruit des Evangiles, de le savourer, de ne pas garder pour soi seul ce bonheur mais de le partager largement.

Le matin même de ce lundi, j’avais fait du porte à porte dans les rues du quartier pour inviter les voisins à partager un moment avec nous à l’occasion de l’inauguration-bis de notre chapelle. J’y allais avec des pieds de plomb : crainte d’être mal reçu, crainte de déranger, crainte d’être pris pour un témoin de Jehova, etc…En réalité, ma vraie peur, c’était de toucher du doigt la misère du quartier : la solitude de cette femme de 92 ans qui ne peut plus sortir de chez elle ; l’isolement de ce garçon de 35 ans enfermé, tous rideaux tirés, sur ses jeux vidéo ; cette petite famille toute apeurée, sous la férule d’un tyranneau domestique ; ces quatre copains qui buvaient plus que de raison ; cette junkie aux pupilles dilatées, au comportement imprévisible, et toutes ces portes vérouillées sans même une sonnette…Naturellement, de belles rencontres aussi : des portes qui s’ouvraient largement, des sourires amicaux, des enfants aux jeux tranquilles…J’ai pensé à ce passage de l’évangile de Matthieu : « Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger » (9, 36).

J’ai compris là que l’Esprit Saint, c’était le point de départ de la mission de notre petite communauté du 60, de la mission de ce couvent, de la mission de chaque chrétien, c’était comme une flamme qui en appelle une autre, comme une résurrection qui en appelle une autre. J’ai compris que c’est le point de départ de la mission de l’Église, Elle ne saurait verrouiller les portes pour s’autoproclamer elle-même, Elle se reçoit à chaque instant de Dieu pour être sans cesse envoyée, immergée dans le monde, humble, modeste, fraternelle, messagère de joie, donnant sa voix aux pauvres, à nos voisins de quartier, à ces populations sur le chemin de l’exode refoulées aux frontières, aux travailleurs victimes de la mondialisation financière, à tous ceux-là qui nous crient silencieusement l’Évangile.

Tel est pour l’Eglise que nous sommes le véritable enjeu : discerner dans les grands mouvements de l’histoire la juste place d’une parole prophétique, par laquelle Dieu défend son œuvre de création par une création nouvelle, une re-création, par laquelle il participe à l’actualité des grands réveils humains, venus au cœur de l’homme comme autant de pentecôtes successives. Car la Création n’est pas un acte du passé : comme si Dieu avait lancé la terre et les humains dans l’espace, une fois pour toutes. Elle est une relation persistante entre le Créateur et ses créatures ; quand nous disons dans le Credo « Je crois en Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la terre », nous n’affirmons pas seulement notre foi en un acte initial de Dieu, mais nous nous reconnaissons aujourd’hui en relation de dépendance à son égard : le psaume ici dit très bien la permanence de l’action de Dieu : « Tous comptent sur toi… Tu caches ton visage, ils s’épouvantent ; tu reprends leur souffle, ils expirent et retournent à leur poussière. Tu envoies ton souffle, ils sont créés; tu renouvelles la face de la terre ».
Autre marque de la révélation faite par Dieu à son peuple : au sommet de la Création, il y a l’homme ; créé pour être le roi de la Création, il est rempli du souffle même de Dieu ; il fallait bien une révélation pour que l’humanité ose penser une chose pareille ! Et c’est bien ce que nous célébrons à la Pentecôte saint Paul le dit aux Romains : « cet Esprit de Dieu qui est en nous, à condition de se laisser conduire par lui, nous fait enfant de Dieu ».

Nous le savons, en Israël toute réflexion sur la Création s’inscrit dans la perspective de l’Alliance : Israël a d’abord expérimenté l’oeuvre de libération de Dieu et seulement ensuite a médité sur la Création à la lumière de cette expérience :« Vous serez mon peuple et je serai votre Dieu » affirme le psaume. Cette promesse-là, c’est dans le don de l’Esprit qu’elle s’accomplit. Désormais, tout homme est invité à recevoir le don de l’Esprit qui en fait un fils de Dieu, sachant parler à chacun dans sa langue.

Quand l’Église prend peur, se pense comme une citadelle assiégée, qu’elle cesse d’être créatrice et mystique pour devenir juridique et moralisante, alors les grands jaillissements de l’Esprit soufflent ailleurs et parfois contre elle dans une grande exigence de justice et de beauté neuve. « Il y a des athées ruisselants de la parole de Dieu » disait Péguy, et c’est toujours vrai.

Nous avons aujourd’hui, en ce jour de Pentecôte, rendez-vous avec cet amour inconnu qui ne cesse de se révéler – cœur brûlant au dedans de nous – qui est la jeunesse même du monde, qui est à jamais la jeunesse de chacun d’entre nous. En retournant vers son Père après la résurrection, le Christ nous a rendus libres par le don de son Esprit, notre défenseur, libres et responsables jusqu’à ce qu’il vienne et pour qu’il vienne, gérants de ce magnifique chantier toujours menacé qu’est notre maison commune, cette petite planète Terre.