Pentecôte 2017 : Par l’entremise de l’Esprit

Denis Cerba Homélie du frère Denis Cerba, op

Vous avez compris, à la lecture de ces quelques lignes de l’Évangile de Jean, que saint Jean a une manière bien à lui de raconter l’événement de la Pentecôte. En principe, la Pentecôte a lieu 50 jours après Pâques : c’est même ce que signifie tout bêtement le mot Pentecôte — « cinquantième jour » — et c’est ce que raconte saint Luc dans ce récit du deuxième chapitre des Actes qu’on a entendu tout à l’heure : « Le cinquantième jour arrivé, ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu, quand tout à coup, etc. ». D’autre part, entre Pâques et la Pentecôte, il y a encore l’Ascension, le départ du Christ. C’est bien comme cela qu’on célèbre tous les ans le temps pascal : Pâques, et puis 40 jours après Pâques : l’Ascension, et puis 10 jours après l’Ascension et 50 jours après Pâques : la Pentecôte.

Or, saint Jean, lui, ramène tout cela à un seul et même jour : le jour de la résurrection du Christ. Pâques, l’Ascension, la Pentecôte, tout cela a lieu en un seul et même jour : le jour de Pâques. C’est bien en effet ce qu’on vient de lire, si on est attentif. D’après le récit de saint Jean, on est le soir de la Résurrection, le soir de Pâques : les disciples sont enfermés, prostrés, désespérés depuis la mort de Jésus, quand Jésus arrive au milieu d’eux et leur manifeste par là-même sa résurrection, son retour à la vie. En effet, c’est bien Jésus mort trois jours avant qui se montre à eux vivant — « debout » précise saint Jean, c’est-à-dire vivant —, c’est le même Jésus, en témoignent ses blessures aux mains et au côté, c’est Jésus qui les fait passer de l’affliction de sa mort à la joie totalement inespérée de son retour à la vie : « Les disciples se réjouirent en voyant le Seigneur », dit sobrement saint Jean.

C’est donc Pâques — mais c’est aussi déjà Pentecôte.

C’est déjà Pentecôte, parce que saint Jean veut que nous comprenions que ce n’est pas purement et simplement le même Jésus qui revient. Ce n’est pas simplement Jésus revenu à la vie, Jésus redivivus, Jésus qui était mort et qui est maintenant à nouveau vivant : c’est Jésus qui peut venir et être présent au milieu de ses disciples toutes portes fermées, alors qu’ils ne le priaient pas, alors qu’ils ne l’attendaient même pas, alors qu’ils étaient simplement réunis dans la douleur de son absence. Ça n’est pas une histoire de passe-murailles, c’est beaucoup plus simplement et fondamentalement Jésus qui dorénavant est présent parmi nous par l’entremise de l’Esprit — « l’Esprit qui souffle où il veut » et qui fait que Jésus est présent, au-delà des murs, des frontières, des fossés, des distinctions, des préjugés, de tout ce que vous voulez, dès que quelques-uns sont réunis ne serait-ce que dans la foi et l’espoir vacillants de sa présence.

C’est déjà Pentecôte aussi parce que justement ce Jésus revenu à la vie s’adresse à tous. Il est caractéristique que saint Jean ne parle pas des Douze (ce qu’on attendrait naturellement), des plus fidèles compagnons d’avant et qui formeront l’armature de l’Église naissante, mais plutôt des « disciples » en général : c’est la façon sobre, mais significative, qu’a saint Jean de préfigurer l’universalité de l’Église du Christ, que saint Luc, on l’a entendu, préfère évoquer en des termes plus bigarrés et évocateurs. Mais dans les deux cas le message de fond est exactement le même : l’Église du Christ ressuscité, et qui agit maintenant par l’entremise de l’Esprit, est ouverte absolument à tous. L’Esprit y souffle et en ouvre enfin les portes et les fenêtres sur le monde entier.

Enfin c’est déjà Pentecôte parce que Jésus apporte plus à ses disciples que ce qu’eux-mêmes n’osaient espérer en ce soir de Pâques. Ils étaient dans l’affliction de la mort de Jésus, et l’apparition de Jésus revenu à la vie leur apporte une joie déjà tout à fait inespérée : « Les disciples se réjouirent en voyant le Seigneur ». Et pourtant Jésus ne se contente pas de cela, ce qu’il veut leur donner, c’est encore bien autre chose que cette joie déjà extraordinaire et pourtant encore trop superficielle. Ce qu’il leur apporte, c’est la paix. Il prend soin de se répéter : « Il se tint au milieu d’eux et leur dit : La paix soit avec vous ! […] Les disciples se réjouirent en voyant le Seigneur. Alors, à nouveau, Jésus leur dit : La paix soit avec vous. » Le Christ ressuscité, et qui agit maintenant par l’entremise de l’Esprit, veut apporter infiniment plus qu’à un petit groupe de happy few la joie de retrouver leur ami ou leur maître et de le garder pour eux : il veut apporter à tous cette plénitude de vie que la Bible a toujours appelée la « paix » et dont le Christ nous renouvelle la promesse à chaque Eucharistie : « Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix ».

Pâques, pour saint Jean, on l’a compris, c’est donc déjà la Pentecôte. Mais — plus fort encore ! — c’est aussi déjà l’Ascension : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Or l’envoi de ses disciples par le Christ suppose le départ du Christ, l’effacement du Christ : lui se retire, et c’est à nous et à nous seuls d’agir comme si nous étions lui, et si nous ne le faisons pas, alors le Christ pour le coup ne sera plus là du tout. C’est important, et c’est à comprendre à partir de l’envoi antérieur du Fils par le Père — les deux envois sont en fait profondément les mêmes, Jésus l’avait déjà dit lors de son discours d’adieu (Jn 17, 18) : « Comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyés dans le monde ». Dans l’événement de Pâques-Ascension-Pentecôte, nous sommes devenus définitivement au Christ ce que le Christ est à Dieu son Père. Le Christ est distinct de Dieu le Père, il ne se confond pas avec Lui (c’est la donnée de base de la théologie trinitaire), et pourtant Dieu n’est présent que par l’entremise, la vie, le témoignage, les actions du Christ. De la même façon, nous ne sommes pas le Christ, aucun de nous ni même collectivement, et pourtant le Christ n’est présent dans le monde — et à travers Lui : Dieu — que par notre entremise, notre vie, les choix que nous faisons, nos actes, ce que nous faisons et ce que nous disons. Si à notre tour nous n’incarnons pas le Christ comme le Christ a incarné Dieu le Père, alors le Christ n’est plus là du tout et le monde se retrouve totalement vide de Dieu. Si nous ne sommes pas animés de l’esprit de service du Christ, qui est son ultime message aux disciples au soir de sa mort à travers notamment le lavement des pieds — alors l’esprit d’amour de Dieu le Père ne souffle plus à la surface de la terre.

Faut-il conclure de tout cela que saint Jean mélange tout ? Non, mais plutôt qu’il cherche à nous faire comprendre ce qu’il y a de vraiment profond dans le message du Christ. Nous ne nous rassemblons pas ici tous les dimanches pour essayer de reconstituer et de nous rappeler une série d’événements tels qu’ils se sont réellement passés il y a 2000 ans, ce qui est maintenant de toute façon définitivement impossible, on ne mettra jamais d’accord sur le détail ce que raconte saint Luc et ce que raconte saint Jean. Nous ne nous rassemblons pas non plus pour obéir à la routine d’une succession déterminée de fêtes, les mêmes tous les ans, et qui constitueraient notre identité de chrétiens. Nous venons pour rencontrer le Christ et entendre son message fondamental. Or, ce matin, c’est précisément dans cette imbrication de retour, mais aussi de transformation, d’élargissement définitif des horizons, de départ et d’absence, d’entremise et de confiance, de mise en responsabilité, tout cela autour de l’unique personne du Christ, que saint Jean essaie de nous faire accéder au mystère et à l’unicité du Christ. En nous montrant le Christ « souffler sur ses disciples » au soir de Pâques pour qu’ils reçoivent l’Esprit Saint, il nous le montre renouvelant et accomplissant l’acte premier du Dieu créateur au chapitre 2 de la Genèse : « Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant » (Gn 2, 7). Tout cela n’est donc affaire au fond de rien d’autre que de vie et de don de la vie. Dieu nous donne la vie en un sens basique comme être vivant ; par le Christ, sa mission, sa vie, sa mort, son exemple, il nous donne la vie en plénitude comme à des êtres responsables, engagés, agissants ; et par son effacement et le don de l’Esprit qui vont ensemble, le Christ à son tour nous confie définitivement la responsabilité d’être en son nom et au nom de Dieu ceux qui donnent et propagent non la vie rabougrie, mais la plénitude de la vie — avec toute l’inventivité, l’ouverture, le sens de l’universalité, l’amour, la fraternité, le sens de l’autre, le sens du service et le sens de Dieu dont il nous sait capables sous la mouvance de l’Esprit.