Solennité du Christ-Roi

bissuel Homélie du frère Denis Bissuel, op

 On venait de crucifier Jésus. Ainsi commence l’Évangile en cette solennité du Christ Roi de l’univers. On venait de crucifier Jésus, et le peuple restait là à regarder, intrigué, observateur et interrogatif. C’est étrange et quand même difficile à comprendre ! Car enfin ce Jésus, le Nazaréen, qui est là, crucifié, avait suscité beaucoup d’espoir quand il annonçait la Bonne Nouvelle du Royaume, quand il guérissait les malades, libérait les opprimés, nourrissait les foules nombreuses qui le suivaient. Par ses paroles, ses faits et gestes il a pu laisser croire qu’il était le Messie Sauveur, le Fils du Dieu vivant, le Seigneur tout-puissant.

Comment ce même Jésus peut-il se retrouver maintenant sans beauté ni éclat, immobilisé, réduit à l’impuissance et muet ?

Autour de la croix la tension est perceptible, la pression monte, le ton devient nerveux et provoquant. On voudrait savoir qui est ce Messie : un chef politique, un chef religieux, un imposteur ? Tous ceux qui s’agitent et s’excitent contre lui ne sont pas spécialement des brutes épaisses, des hypocrites ou des sauvages assoiffés de sang : non, il y a là le commun des mortels, un tant soit peu manipulé et qui devient violent, le petit chef qui craint pour son pouvoir, le croyant moyen perturbé dans ses convictions, et la grande masse de ceux qui suivent et se laissent entraîner, tout simplement.

On tourne Jésus en ridicule, on l’injurie. Et on lui lance un défi, on le met en demeure de se tirer d’affaire, en proclamant avec aplomb ce qu’il est en vérité, mais la bouche et le cœur remplis de haine et de fiel : Si tu es le Roi des Juifs, sauve-toi toi-même, et nous avec. Un défi qui rappelle celui des tentations au désert quand le diable interpelait Jésus au débit de sa vie publique : Si tu es le Fils de Dieu… Si cet homme est Roi d’Israël, s’il est fils de Dieu, et d’un Dieu tout puissant, il doit se passer quelque chose qui le confirme : qu’il transforme ces cailloux en pains, disait le tentateur, qu’il descende de la croix, qu’il se sauve lui-même comme il en a sauvé d’autres ! Que Dieu le délivre puisqu’il est son ami.

Tout le monde y va de son couplet,  les prêtres et les scribes, les passants, les brigands, et ces chefs qui ricanent. Tout le monde, sauf un !

Un qui vient de comprendre, un des deux malfaiteurs crucifiés avec lui ! La vérité lui apparaît soudain, lumineuse. Alors qu’il ne se passe rien, que Jésus ne répond pas aux cris et aux injures, il se tait, et il ne faut pas meubler trop vite ce silence. Tandis que les uns se moquent et que les autres crient, ce malfaiteur voit le mal qu’il a commis et l’innocence de Jésus sur la croix. Il mesure l’inanité de tous ces roitelets de pacotille, l’insignifiance de ces pseudo-chefs et autres prétendants assoiffés d’un pouvoir qu’ils veulent exercer sur les autres pour mieux les dominer et les asservir. Nous en avons hélas trop d’exemples aujourd’hui.

Le Royaume nouveau inauguré par Jésus n’est pas de ce monde. Si les rois des nations commandent en maîtres, Jésus le Maître et Seigneur est au milieu de nous comme celui qui sert, il se met aux pieds de ses disciples et leur offre sa vie.

Oui, ce larron a soudain compris ; et il veut entrer dans ce Royaume. Si les sages de ce monde veulent des signes éclatants et des preuves, lui n’en a pas besoin, il se tourne vers Jésus, lui ouvre son cœur et s’écrie avec une confiance d’enfant : Jésus, souviens-toi de moi dans ton Royaume.

Sa confiance est pleinement fondée. À l’instant même il est sauvé : Jésus lui ouvre toute grande et aujourd’hui la porte du paradis, celle de la miséricorde. Voilà précisément pourquoi Jésus est venu, pourquoi il est là : pour nous ouvrir la porte de la Vie aux malfaiteurs et aux brigands. Tel est le Roi de l’univers et sa grande puissance.

Le salut est là, le Royaume est tout proche, il est au milieu de nous, il est ouvert à tous. La royauté du Christ se révèle et se manifeste paradoxalement sur la croix. Une fois élevé de terre, Jésus commence à régner en nous donnant sa vie. Il règne quand nous vivons de l’Évangile, quand nous nous aimons les uns les autres, quand nous vivons en frères. Il règne en accueillant le larron à ses derniers instants. Il n’a pas d’autre pouvoir que de recourir à la persuasion de la Vérité : vérité de sa vie, de sa parole, de sa passion. Jésus ne veut pas des sujets soumis et serviles, mais des amis, des compagnons de route. S’il veut dominer c’est sur ce qui nous opprime, il veut dominer et vaincre la haine et la violence.

Du fond du silence et de l’obscurité qui suit, jusqu’à la 9ème heure peut être entrevue, par grâce et défiant tous les raisonnements humains, la première lueur de l’aube, moment où se dévoile quelque chose du mystère de Dieu révélé en Jésus-Christ : qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera, C’est l’espace qui nous est ouvert, celui d’une folle liberté, la liberté des enfants de Dieu qu’aucun despote ni potentat ne pourra jamais nous ravir.

Laissons-nous entraîner, et rendons grâce à Dieu le Père qui nous a arrachés au pouvoir des ténèbres et nous fait entrer comme des héritiers dans le royaume de son Fils bien-aimé.