Toussaint

img_1127-e1395388294942J’ai eu une vision, dit saint Jean, j’ai vu un ange qui montait du côté du soleil levant et une foule de gens marqués du sceau du Dieu vivant. Ils étaient nombreux, 12 x 12 000, peuple élu de Dieu assemblé dans toute sa plénitude. Puis j’ai vu, poursuit Jean, une autre foule, immense, impossible à dénombrer, une foule de toutes les nations, tribus, peuples et langues, foule cosmopolite et bigarrée, debout devant le trône et devant l’Agneau, tenant des palmes à la main. Tous proclament et chantent le salut donné par notre Dieu.

Célébrer la Toussaint, c’est déjà ouvrir les yeux nous aussi et voir cette foule immense et nous laisser entraîner, emporter par elle au-delà des limites étroites de notre monde. C’est entendre leur voix qui proclament que Dieu nous sauve et dont l’écho veut nous encourager dans notre vie de tous les jours, nous inviter à vivre aujourd’hui dans l’espérance d’un renouveau bienheureux par-delà les souffrances et la mort.

Les saints, dans leur diversité, attestent que Dieu tient toujours ses promesses, que son amour est suffisamment grand pour nous combler de joie et de bonheur, nous convertir, transformer une existence aussi banale, imparfaite ou éprouvée soit-elle.
Et là, devant cette vision, cette révélation, tel l’Ancien de l’Apocalypse nous nous interrogeons : qui sont-ils donc et d’où viennent-ils tous ces gens si nombreux que l’Église célèbre aujourd’hui solennellement ? Nous ne savons rien d’eux : leur nom est oublié, pas d’écrit, pas d’œuvre, il ne reste aucune trace de ce qu’ils auraient pu réaliser de beau et de bon. Et qu’importe après tout, simplement ils viennent de l’épreuve, la seule, la grande, l’unique épreuve, celle de la vie dont l’Ecriture nous parle comme d’une longue marche à travers désert. Ils ont sans doute connu comme nous la fatigue, le découragement, les larmes, enduré l’incompréhension, les insultes voire la persécution. Ils ont eu parfois la tentation de baisser les bras, de fuir, de se replier sur eux-mêmes, de se détourner d’un Dieu qui ne répondait pas à leurs attentes.
Mais au creux de leur vie éprouvée ils ont affermi et affirmé jour après jour leur fidélité au Christ. Les saints ont marché avec lui sur le chemin de la Passion, ils ont communié à ses souffrances et à sa mort, tenant tant bien que mal jusqu’au pied de la croix victorieuse, glorieuse. Les saints ont éprouvé dans leur corps et dans leur âme que le salut vient de Dieu, que nous sommes sauvés par la foi au Fils de Dieu, Agneau immolé donnant sa vie par amour pour le monde. Et cette vie donnée, ce sang versé et bu, sang de l’Alliance nouvelle et éternelle, les a transformés, lavés, blanchis, sanctifiés. Leur robe pas très propre ils l’ont lavée et blanchie dans le sang de l’Agneau. Quel paradoxe ! Quel mystère ! C’est le mystère de notre salut en Jésus-Christ qu’ils chantent dans le ciel.

La sainteté n’est pas réservée à une élite spirituelle. On pourrait croire que seuls les plus doués, les plus croyants ou méritants peuvent y accéder, sortir indemnes de la grande épreuve et revêtir le vêtement immaculé. Or il n’en est rien, ils sont nombreux, très nombreux, tant la sainteté rassemble parce que Dieu aime l’humanité rassemblée et sauvée.

La Toussaint laisse une chance à tout le monde, à ceux qui ne comptent pas parmi les saints grands et connus, c’est-à-dire à la foule, à la majorité, au tout-venant, à nous. Parce que Jésus y a cru, il a aimé le bonheur, il a proclamé beaux ceux qui ne la savent pas parce que personne ne leur dit. Cette Bonne Nouvelle il l’a proclamée là-haut sur la montagne mais au plus près de la vie, de la joie et de la peine des hommes :

Heureux les pauvres de cœur, le Royaume des cieux est à eux.
Heureux ceux qui pleurent, heureux les doux
Heureux ceux qui ont faim, soif, heureux les miséricordieux, les cœurs purs, les artisans de paix.
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, ou à cause de moi. Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse.
Oui, heureux êtes-vous, nous dit Jésus, si vous avez traversé la grande épreuve sans vous décourager, si vous avez aimé comme je vous ai aimés, alors votre témoignage portera du fruit.

Les Béatitudes ne sont pas la reconnaissance d’un mérite mais représentent un chemin, un projet de vie, rien moins que celui d’une vie sainte, qui met à l’envers nos critères d’une vie réussie et d’un monde parfait. Loin des sentiers battus par le héros, les puissants et les stars, le chemin qui nous ouvert est bien celui de la pauvreté, de la douceur, de la miséricorde, du combat pour la justice et pour la paix.

Il y a en chacun de nous des moments de sainteté quand nous choisissons de suivre le Christ sur ce chemin. Il y a aussi des moments obscurs, habités que nous sommes de désirs contradictoires. A la suite des Béatitudes sont finalement proclamés bienheureux les insatisfaits d’eux-mêmes ; quand nous reconnaissons notre faiblesse, le vide que laisse en nous notre refus d’aimer, alors Dieu pourra nous combler de ses richesses, de son amour.

Sachons voir comme il est grand cet amour dont le Père nous a aimés. Sachons poser un autre regard sur les autres et sur nous-mêmes. Apprenons à nous émerveiller en voyant le Royaume des cieux là où nous ne l’attendions pas. Laissons-nous travailler par Dieu, c’est Dieu qui nous sanctifie.

Alors nous pouvons joindre nos voix à celles des anges et de tous les saints pour proclamer sa louange et sa gloire. Amen.