Un homme « en manque »

Emmanuel DolléHomélie du frère Emmanuel Dollé sur Marc 10,17-30

L’homme était-il jeune ? Rien n’est dit sur son âge dans l’évangile.
S’il n’était pas si jeune, était-il vraiment un homme riche ?
«En manque» le définirait mieux. Cet homme à qui il manquait, avait des biens, probablement beaucoup ; taraudé par ce que l’or ne pouvait rassasier, cela ne le comblait pas. Contrairement aux collectionneurs insatisfaits, ayant à peine acquis l’objet de leur convoitise, l’oublient et polarisent aussitôt leur désir vers un autre inaccessible, cet homme, lui, ne cherchait pas de plus la richesse ; il était dans le manque, manque existentiel qui obscurcit le réel, révèle le vide, focalise une insatisfaction mortifère sur l’absence de paix et une angoisse que rien ne peut combler.

Courageux, pressé et avide d’autre chose, il accourt vers Jésus, tombe à genoux. L’homme, notable considéré, interpelle ce Jésus qui fuit la reconnaissance sociale. À lui sans maison, toujours sur la route, il dit : «Bon maître» comme à quelqu’un d’installé et de respectable.

Va-t-il inverser ou rétablir l’ordre des choses. Quand l’homme ose parler, on comprend le sens profond et peu ordinaire de sa démarche. Sa requête ne vise rien de matériel ni d’immédiat, seulement un héritage intangible à l’échéance aléatoire et indéterminée.

Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ?
L’homme qui interroge aurait dû avoir la réponse. Jésus interrogé va-t-il répondre ?
Connais-tu les commandements ? renvoie Jésus.
Ni gosse de riche ni privilégié profiteur, l’homme non seulement connaît, mais depuis toujours les met en pratique.

Écoutez la suite, une précision rare dans l’évangile, Jésus posa son regard sur lui et il l’aima. Jésus ignore la fortune et regarde le vide d’un cœur à combler. La tendresse du Christ pour cet homme touche d’autant plus que nous aurions tendance à penser bienheureux les pauvres et vouer les nantis à la géhenne.
Jésus posa son regard sur lui et il l’aima.

Ce regard invite à une lucidité silencieuse ; malgré des richesses plus ou moins grandes nous espérons tous une éternité lumineuse et libérée du poids de nos misères et essayons tous, tant bien que mal, de mettre en pratique l’amour de Dieu du prochain et de nous mêmes.
Comprenez alors que Jésus pose les yeux sur vous et vous aime.

Si ce matin, vous ne retenez que cela, vous aurez avancé dans la compréhension de l’Évangile.
Pourtant le récit ne s’arrête là ni pour l’homme rongé par le manque, ni pour vous qui sentez la douceur et la miséricorde de son regard.

Que dois-je faire pour avoir la vie éternelle en héritage ?
Jésus au nom de cet amour, répond: « Une seule chose te manque : va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres et tu auras un trésor au Ciel ; puis viens et suis-moi ».

Tant à son égard qu’envers vous, Jésus ne cessera d’aimer.
L’homme imaginait son indigence existentielle impossible à calmer. Jésus montre avec douceur qu’une seule chose lui manque, une seule chose !
À ces mots, l’homme devint sombre et s’en alla triste, car il avait de grands biens.

Chacun peut encore entendre une seule chose te manque. Cela veut-il dire que vous devez tous tout vendre et partir à la suite du Christ ? les célibataires dans les séminaires ou les noviciats d’ordres religieux (on recrute chez les dominicains !), et les gens mariés au Chemin Neuf, l’Emmanuel ou bien d’autres communautés, (il y a aussi un laïcat dominicain). Trop longtemps on a limité l’interprétation de cette page d’évangile à l’appel à la vocation religieuse (peut-être pour cette raison disait-on «le jeune homme riche», car on entrait jeune au séminaire ; passé l’âge d’être «jeune homme» on ne se sentait moins concerné et loin de la richesse on était dispensé de toute interrogation !)

Posant sur vous son regard et vous aimant, il propose à chacun d’abandonner des boulets, pas forcément des comptes en banque, mais tous ces liens faussement sentimentaux, ces tableaux de famille dont on ne peut se débarrasser, les réseaux sociaux, les appartenances politiques, les engagements prétendus «caritatifs» qui ne font qu’emprisonner dans la bonne conscience et que sais-je encore.
Il faut larguer des amarres et naviguer à sa suite.
Et tous les jours recommencer. Encore recommencer
Je ne suis pas là pour faire la morale, indiquant du haut de cette chaire ce que vous devez faire, … tout en me sentant dispensé puisque j’ai déjà fait vœu de pauvreté !
Jésus posa sur lui son regard et l’aima. Il l’aime encore.

Chacun sait la seule chose qui lui manque pour suivre le Christ sur un chemin discret et personnel que seuls, Lui et vous, tracez.
Cela ne regarde personne d’autre que Lui et vous.

Jésus posa sur lui son regard et il l’aime encore.
Il pose son regard, vous aime et dit une seule chose te manque.
Le manque sera-t-il comblé ?