Veiller

veilleHomélie du frère Dominique Motte le 29 novembre, pour l’ouverture de l’Avent, à propos de Jérémie 33,14-16 ; 1 Thessaloniciens 3,12-4,2 ; Lc 21, 25-28.34-36

Veiller : un des rares mots du vocabulaire religieux qui ait résisté à l’usure du temps. du moins ici en France. Et pourquoi cette permanence du sens, ce refus de mots comme « veiller », « vigilance », « éveil », de rendre les armes face à la banalisation ou à l’étrangeté de bien des mots du catéchisme, sinon du « credo » lui-même, oui pourquoi ?

N’est-ce pas d’abord parce qu’ils sont associés depuis toujours à des attitudes faites de tendresse et de familiarité touchant aussi bien à la simple survie quotidienne qu’au comble de notre nature humaine ? Qui a écrit qu’aimer c’était ne pas pouvoir dormir à cause du mystère de quelqu’un ? Ou encore : dis-moi pour quoi ou pour qui tu veilles et je te dirai qui tu es ! Et qu’on se rapporte à l’origine des temps, aux traditions familiales, rurales et artisanales de jadis, ou aux automatismes les plus sophistiqués de l’I-phone, de l’avion ou de l’ordinateur en pleine modernité, on en appelle encore et encore à la vigilance, face à ce qui  se révèle le plus précieux, le plus fragile, le plus menacé. Que dire donc de ceux, et de celles surtout, dont la vigilance a débordé les limites de la famille, les milliers et milliers d’heures vécues près d’un berceau, d’un lit de malade, sous un lampadaire devenu lampe-à-dire, à parler …pour devenir au dehors un savoir-faire, un savoir-être, un vrai métier, dans l’hôpital auquel vous pensez tous, dans l’entreprise aussi, et partout ailleurs où est requise une extrême attention pour des vivants en péril ou toute autre réalité humaine à préserver à tout prix ! Pas d’amour sans vigilance, tout humain le vit et le sait, même s’il faut se rappeler que la réciproque n’existe pas : il y a des vigilances sans amour, l’escroc ou le terroriste a aussi ses obsessions, hélas.

Comment s’étonner alors, frères et sœurs, que les religions fassent aussi appel à la vigilance ? Dans la ligne des poètes qui veillent sur les mots, des artistes qui veillent sur les sons et les couleurs… Vous savez que le mot « Bouddha » signifie « l’éveillé », tandis qu’en Islam l’insistance est moins nette ! le quarante-quatrième des 99 noms de Dieu, la racine q.r.b., renvoie à Celui qui voit, qui scrute, qui regarde, qui peut-être… surveille plus qu’il ne veille ! Mais y a-t-il un christianisme concevable sans l’hyper-valorisation de la veille et de la vigilance ? Dieu lui-même, notre Dieu cet Inconnu, est dit « veiller sur sa Parole pour l’accomplir « Quel trait inouï ! Autant et plus que la mère qui veille son enfant malade ou l’infirmière en soins intensifs, il veille, tout entier attentif, infiniment regardant, pour que la création tout entière, en ses moindres recoins, découvre que sa vie est sacrée, que la réconciliation est possible, que le langage de la Pâque respire et transpire la victoire de son Fils mort et ressuscité, sur le berceau de l’humanité !

Vous voulez des preuves, des rappels que nous aussi, en retour, à son image, nous sommes appelés à veiller ? Je choisis seulement trois mots, telles des bouées, des bouées lumineuses auxquelles s’accrocher, dans cet océan de non-sens qui nous parait dominer aujourd’hui !

Le mot « promesse », d’abord : il signifie engagement, de quelqu’un, envers quelqu’un, et par là élan, tension vers un accomplissement sans cesse en devenir ; l’Histoire, loin d’être cyclique, répétitive, se laisse pressentir dans la foi, comme orientée vers l’apparaître du Royaume, mystérieusement caché mais garanti, dont nous ne devons cesser de scruter les signes.

Le mot de naissance, de Noël, ensuite : rappelons que le mot de « nation » signifie « naissance », lui aussi, et que l’Église est sans cesse à naitre, elle aussi au milieu des nations, C’est le Père Varillon, jésuite, qui écrivait : « Il n’est pas digne de l’amour de faire du tout-fait », manière de nous rappeler que la création de Dieu est remise entre nos mains, pour naître et croître sans cesse, confiée sans regrets à notre vigilance.

Et enfin un troisième mot, les signes des temps. Nous savons que non seulement l’Évangile nous presse de guetter les signes des temps mais que le Concile dans les années 60, donc tout près de nous, a nommé, désigné comme « signes des temps », l’émancipation des pays récemment colonisés, et l’éveil des femmes dans nos sociétés. S’il se tenait à nouveau un Concile, on est en droit de supposer qu’il pourrait à nouveau en choisir deux autres, ne sont-ils pas sur toutes nos lèvres, dans tous nos cœurs, et aussi dans nos consciences de citoyens appelés à voter prochainement :

D’abord, l’accueil des migrants, réfugiés, demandeurs d’asile, en faveur desquels je me contente d’un seul rappel biblique, répété quatre fois dans les livres du Pentateuque : « Vous aimerez l’émigré, car au pays d’Égypte vous étiez des émigrés » Il s’agit donc là pour nous d’un véritable atavisme séculaire, comme une seconde nature, à retrouver humblement, ardemment. Veillons …

Et un second signe des temps, comment n’en point parler aujourd’hui à l’ouverture de la COP 21 : la création tout entière qui appelle au secours. Oui le climat est à notre service, oui l’eau, l’air, le sol et les énergies sont à notre service, mais à deux conditions qui enfin pourraient être reconnues indispensables : enfin les respecter davantage, enfin les répartir davantage.

 

La veille pour ce Noël 2015 est donc lourde cette année, avec ces vigilances graves, outre nos attentes plus personnelles. Mais laissez-moi en terminant vous citer Christian de Chergé et les moines de Thibérine dont on a écrit après leur massacre en 1996 « qu’ils veillaient sur le monde ». Christian disait dans une lettre écrite durant l’Avent 1989 : « … de quoi scruter le ciel sans s’étonner qu’il fasse nuit. Toute nuit est désormais le berceau d’une étoile … » Aidons-nous les uns les autres, frères et sœurs, durant ce mois d’attente, à être veilleurs, et peut-être éveilleurs d’étoile, en notre nuit.