Vigile pascale 2016 : une brèche dans nos enfermements

bissuel

Homélie du frère Denis Bissuel, prieur

Dans l’aube encore imprécise d’un certain matin, des femmes se dirigèrent vers un tombeau pour honorer un mort. Elles avaient mis leur espérance dans un Homme extraordinaire qui croyait pouvoir venir à bout de l’injustice, de la haine et même de la mort. Les femmes qui allaient vers le tombeau avaient cru naïvement en lui, et maintenant il était mort. Avec lui disparaissait pour toujours le moindre espoir, tout allait recommencer comme avant. Désormais ce serait comme d’habitude !

Et les femmes partaient en cette aube triste en portant leurs parfums. Mais elles trouvèrent un tombeau vide, ouvert et vide. Que serait-il arrivé si les femmes, comme il eût été normal, avaient trouvé au matin de Pâques un cadavre dans le tombeau ? Nous aurions eu peut-être une vie beaucoup plus simple, beaucoup plus tranquille, sans trop de questions dérangeantes.

Or c’est bien une question qui est posée et qui surgit, brutale, éblouissante, et qui vient bousculer ces femmes désemparées : Pourquoi cherchez vous parmi les morts celui qui est vivant ? il n’est plus ici, il est ressuscité. Allez l’annoncer à vos frères.

Les disciples les virent arriver en courant, le voile au vent, le souffle court. C’étaient Marie Madeleine, Jeanne, une autre Marie et d’autres encore, balbutiant, ne trouvant plus leurs mots : Il s’est relevé, il n’est plus là où on l’avait mis, oui, il est ressuscité d’entre les morts, il est vivant, Alléluia !

Les hommes se dressèrent, sûrs d’eux-mêmes, prêts à les molester, à faire taire ce qui ne pouvait qu’être radotage, illusion ou délire. Car ce Jésus de Nazareth, nous en sommes témoins, a été crucifié, est mort et enterré. L’affaire est donc classée.

Mais la nouvelle s’est répandue, qui l’affirme vivant. On n’enchaîne pas la Parole de Dieu. Elle rebondit, libre, contagieuse ; elle frappe les disciples incrédules, là où ils se trouvent. Les voilà rejoints, provoqués, en pleine discussion, quelque part sur un chemin qui conduit au village d’Emmaüs : De quoi parlez-vous donc entre vous ?  Les voilà encore rejoints et bousculés alors qu’ils sont repliés sur eux-mêmes, reclus et apeurés, dans une maison aux portes closes : Pourquoi êtes-vous troublés ? C’est bien moi. La paix soit avec vous !

Et la Parole a pris pour eux visage, corps de ressuscité. Il s’est passé quelque chose dans l’histoire de ces hommes. Une poignée de rustres avaient fait le deuil de Jésus et ils ont soudain éprouvé la réalité de sa présence, la joie irrésistible de le rencontrer vivant ? Cette rencontre les a transformés : ils étaient assoupis, et les voilà debout, prostrés, muets, ne sachant quoi dire, maintenant ils parlent et proclament une Bonne et Heureuse Nouvelle :

‘Christ est ressuscité ! le Dieu de nos pères, Dieu de l’exode et de l’exil a relevé d’entre les morts son enfant bien-aimé, confirmant l’espérance biblique, accomplissant la promesse’.

Car cette nouvelle bouleversante ne sort pas du néant, elle est l’aboutissement d’une longue histoire de libération, d’alliance, d’amour entre Dieu et son peuple. Nous venons d’en relire quelques pages en parcourant les Ecritures.

Touchés au plus profond de nous-mêmes, ce soir nous voulons réaffirmer notre foi en un Dieu vivant, Nous voulons répondre à son appel : Viens, lève-toi, tu as du prix à mes yeux et je t’aime. Eveille-toi ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, oui, levez-vous tous car l’hiver est passé, c’est le temps de la Pâques. Traversons ensemble les grandes eaux baptismales, passons avec le Christ sur l’autre rive, de la peur à la joie, de l’esclavage à la liberté, de l’égoïsme à la vie accueillante et fraternelle.

Il ne s’agit pas de se réveiller, de ressusciter pour retrouver la vie d’avant. La Résurrection de Jésus est le commencement d’une histoire nouvelle qui bouleverse tout. Sa résurrection ouvre une brèche dans nos enfermements et dans nos morts. Avec le Christ nous aussi nous descendons aux enfers, nous allons jusqu’au bout de la mort pour renaître à la vie nouvelle.

Comment entendre ce qui surgit là, déchirant les vieilles outres, franchissant les limites du raisonnable et du vraisemblable ? En Jésus-Christ la mort a été terrassée, le vieux monde est ébranlé, le rideau du Temple déchiré, la pierre roulée, le pain rompu et partagé, l’amour donné.

L’impossible se produit qui rajeunit le monde, les violents perdent leurs armes qui deviennent charrues, les déserts refleurissent, les aveugles voient, les sourde entendent, les morts ressuscitent. L’Eglise balaye devant sa porte et extirpe de son sein les scories du mal et les restes de vieux levain, un sourire éclaire les visages fermés et désespérés, le soleil resplendit à l’aurore, c’est la renaissance du monde, la nouvelle création.

Frères et sœurs, au-delà de nos horizons limités, l’espérance nous pousse, plus grande, plus forte que nos existences, que nos doutes. L’apôtre Pierre, qui ne s’attendait pas spécialement à la résurrection de Jésus, nous entraîne dans sa course au tombeau. Il vit les linges, rien que les linges, et s’en retourna chez lui tout étonné de ce qui était arrivé. Amen.