Vigile pascale : « Partez d’ici ! »

Denis Cerba Homélie du frère Denis Cerba, op

Dans l’évangile de la Résurrection selon saint Mathieu, on est particulièrement frappé par le fait que le message de la Résurrection du Christ (c’est-à-dire le message du tombeau vide) soit si immédiatement relayé, débouche si immédiatement et comme sans la moindre transition sur ce nouveau message, qui tombe cette fois de la bouche même de Jésus : « Partez d’ici ! ».

« Partez d’ici ! Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent partir : qu’ils doivent partir pour la Galilée — et c’est là-bas qu’ils me verront, pas ici ! »

Le Christ nous dit : ne vous attardez surtout pas autour de mon tombeau, même de mon tombeau vide, surtout de mon tombeau vide. Ne vous attardez même pas autour de moi, ici, maintenant : retrouvez-moi ailleurs, en Galilée, où je vous précède déjà ! À ces femmes venues visiter son tombeau, à ses disciples, à nous-mêmes, le Christ laisse à peine le temps de digérer la nouvelle, pourtant extraordinaire, de son retour à la vie, qu’il semble déjà vouloir tourner cette page pour en ouvrir tout de suite une autre : une page nouvelle, une bien plus urgente, une encore plus extraordinaire, porteuse d’encore et de bien plus d’espérance ! C’est la nouvelle d’un nouveau départ, du démarrage de quelque chose de neuf, du début de quelque chose de plus qu’une simple issue ou d’un simple échappatoire au mal et à la mort — mais plutôt le début d’une ouverture et d’une aventure dont les dimensions insoupçonnées sont vraiment celles d’une nouvelle vie : d’une vie nouvelle !

La vie nouvelle, tel est bien finalement le sens de la mort du Christ.

Cette urgence nouvelle qui habite l’annonce de la résurrection du Christ n’a pour autant rien d’une précipitation ou d’une fuite en avant. En fait, elle est profondément ancrée dans la ligne de tout ce qui a précédé, et dont peut-être les disciples, comme nous, n’ont eu qu’une vue et une compréhension partielles jusqu’au matin de la Résurrection (et peut-être encore assez longtemps après).

Ce qui commence maintenant au matin de Pâques éclaire d’un jour nouveau ce qui s’est passé avant, c’est-à-dire la Passion et la mort du Christ, et en même temps, on ne peut pas comprendre ce qui commence maintenant au matin de Pâques, lui donner son vrai poids, sa vraie profondeur, sans se remémorer et tenir compte de tout ce qu’il a fallu pour en arriver là, de tout ce que Dieu, dans le Christ, a à la fois fait et subi par amour pour nous. C’est maintenant, en cette nuit de Pâques qui est aussi un matin, que nous pouvons enfin comprendre que cette vie nouvelle du Christ a eu pour préalable sa mort ignominieuse — mais aussi, et tout autant, que la mort du Christ n’a de sens qu’en tant que couronnement de sa vie.

Quand on dit que « nous sommes sauvés par la mort du Christ », cela veut dire que nous sommes sauvés par sa vie : par toute sa vie, par l’ensemble de ce qu’elle a été, jusque — et y compris — à sa mort et à ce summum de vie et d’amour qu’elle contient. Pour le dire dans les mots de saint Jean : par sa mort le Christ n’a en fait rien fait d’autre que « nous aimer jusqu’au bout ».

C’est donc bien dans la lumière du matin de Pâques, et nulle part ailleurs, qu’il faut lire et comprendre le sens du sacrifice et de la mort du Christ. Cette lumière nous permet d’écarter des impasses ou des fourvoiements qui guettent toujours plus ou moins insidieusement notre foi. L’une des plus graves, la plus grave peut-être, consiste à croire que le Christ aurait vaincu le mal par le mal : que sa souffrance et sa mort nous ont rachetés du péché et de la mort parce que le Christ en aurait payé le prix, le prix fort, le prix le plus fort : celui de la souffrance et de la mort. C’est absurde, parce qu’on ne peut payer qu’avec quelque chose qui a du prix, de la valeur, qui vaut quelque chose, et que la souffrance n’a aucun prix, aucune valeur, puisqu’elle est tout simplement un mal. La souffrance — toute souffrance : la souffrance physique, la souffrance psychologique, la souffrance existentielle, la souffrance de l’innocent ou la souffrance du coupable, la souffrance de l’enfant, de l’adulte ou du vieillard, la souffrance de celui qui est proche ou la souffrance de celui qui est loin, la souffrance de l’homme ou celle de Dieu — la souffrance, toute souffrance, est purement et simplement un mal, elle ne vaut rien en elle-même, elle est ce qui ne vaut rien, elle est ce qui se repousse et se combat, un point c’est tout ! Nous ne sommes pas venus ce soir, ni toute cette semaine, pour adorer la souffrance, pas même celle du Christ, parce que la souffrance ne vaut rien. Dieu ne souhaite pas que l’homme souffre pour racheter ses péchés parce que la souffrance ne rachète rien du tout. Si c’était ce que Dieu souhaitait, cela n’équivaudrait à rien de plus qu’à rajouter du mal au mal — et en tout état de cause, l’humanité a déjà, depuis le début de son histoire, suffisamment souffert (et même au-delà !) pour que, si la souffrance le pouvait, elle l’eût déjà rachetée depuis très longtemps de tout péché.

Le sens de la souffrance et de la mort du Christ est donc très éloigné de tout cela, il est tout autre. Ce qui compte dans la souffrance et la mort du Christ, c’est bien en effet tout autre chose, et qui ne se voit justement que dans la lumière, l’ouverture et l’appel à l’ailleurs du matin de Pâques. Le Christ a subi la souffrance pour nous montrer et ramener dans notre histoire, mettre au centre de notre vie, nous permettre enfin de vivre vraiment et pleinement quelque chose de tout autre et qui est exactement à l’opposé de ce qu’il a subi : la lumière, la joie, la paix, l’amour.

Nous chantons tous les jours depuis Jeudi Saint que « le Christ s’est fait pour nous obéissant jusqu’à la mort ». Mais qu’est-ce que cela signifie ? À quoi, ou à qui, le Christ s’est-il fait obéissant ? À son Père, évidemment — c’est-à-dire à ce que veut son Père. Mais que veut son Père ? La vie, évidemment, pas la mort : « Je ne suis pas le Dieu des morts, mais le Dieu des vivants ». C’est donc par l’obéissance du Christ que nous sommes sauvés, c’est-à-dire par son obéissance à la vie. Par son obéissance à la vie jusqu’à la mort, c’est-à-dire jusqu’au bout. Encore une fois, comme le dit saint Jean, « Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout ».

La mort n’est donc pas — ô grand jamais ! — ce à quoi le Christ obéit : elle est ce qu’il subit pour la vaincre, ce qu’il endure pour nous montrer la valeur de ce à quoi elle s’oppose et qu’elle détruit. La mort, pour le Christ, est l’extrême qu’il est prêt à affronter pour nous montrer le prix de ce qui vaut la peine de mourir pour s’opposer à elle, c’est-à-dire la vie. Témoigner de la vie, ça exige parfois de savoir mourir pour elle. Parce que pour n’être pas que des mots, témoigner de la vie exige de combattre tout ce qui s’oppose à elle et qui est particulièrement opiniâtre : la souffrance sous toutes ses formes, l’égoïsme sous toutes ses formes, le mépris de l’autre sous toutes ses formes, l’injustice sous toutes ses formes, l’accablement sous toutes ses formes, la misère sous toutes ses formes, la nuit sous toutes ses formes.

En ce sens le Christ est mort pour nous, et il nous a appris à mourir pour les autres.

Oui ! Tel est bien le message du matin de la résurrection qui éclate au cœur de la nuit de Pâques. La mort n’a pas le dernier mot parce que Dieu lui-même nous a montré la voie pour en sortir : la voie pour aller vers des matins de plus en plus radieux et chargés d’espérance, la voie pour aller de Galilée en Galilée, la voie pour sortir de tout enfermement et de tout égoïsme, la voie pour sortir de toute logique de haine et de mort, la voie pour aimer de plus en plus à son image, la voie pour vivre tout simplement sous le regard aimant du Dieu de vie !